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Livres - Page 37

  • Contre Novarina

    En écrivant tout à l’heure, sans crayon ni papier, dans un café perdu au milieu des déambulations des acheteurs de Noël, le billet qui précède, j’ai repensé à quelque boutade que j’ai pris l’habitude d’opposer à quiconque me demande ce que je pense du théâtre, ou de la poésie, de Valère Novarina, lequel, pour tout vous dire, m’attire et me repousse également :

    – Et tu penses quoi de Novarina ?

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  • Reconnaissance

    Il y a quinze ans. Il est une heure du matin dans le bar du théâtre, peut-être deux. Elle a quarante ans environ, soyons galant, elle est une actrice très connue dans le milieu, elle est ici en tournée, je ne suis rien. Elle parle à un autre homme, coule vers moi des regards appuyés. J’essaie de faire durer ma bière, je suis fauché. Elle remet une tournée. La conversation reprend entre eux deux, politique, pognon, théâtre, je fume en silence les clopes de l’autre. Lequel, plus malin que moi, bientôt nous quitte. Je serais volontiers parti avec lui car il a une auto, mais je n’ai pas fini ma nouvelle bière. Je ne sais pas quoi lui dire, à cette femme. Le silence, heureusement, ne dure pas. Elle allonge son bras sur la table, pose sa main avec bracelet sur la mienne. – Tu veux passer à mon hôtel ? Je la regarde, ne sais d’abord que dire, puis pose mon autre main sur la sienne et souffle : – Vous savez, je n’aime pas assez le pouvoir… Et je me lève. Et je sors. Et une fois dehors, je rigole. Mais je rigole. – Mes gages, mes gages, mes gages ! glapit à la fin Sganarelle. Je ne lui eusse pas même été Elvire, à cette brave femme. Plutôt Charlotte ou Mathurine. Ce qui, notez-le, n’est, pas davantage mon genre. Le lendemain soir, j’ai cru qu’elle me faisait la gueule ; mais aujourd’hui, je crois plutôt qu’elle ne me reconnaissait vraiment pas. Pas pris, pas vu. Le surlendemain, mon camarade Z, la mine décavée, me remercia. Il devait obtenir, quelques mois plus tard, je ne sais quel petit rôle sans intérêt dans un pièce du même tonneau et subir sans regimber, dans le temps des répétitions, bien des humiliations. Il aurait bien mieux fait d’aller aux putes. Et de lâcher quelques biftons.

     

    Couverture pourrie.jpg

    Nota: La couverture de ce Folio est immonde.

  • Réel réel

    Partons donc, si vous le voulez bien, de cette note en bas de page de Jean-Claude Michéa (L’enseignement de l’ignorance).

     

    Quand la classe dominante prend la peine d’inventer un mot (« citoyen » employé comme adjectif) et d’imposer son usage, alors même qu’il existe, dans le langage courant, un terme parfaitement synonyme (civique) et dont le sens est tout à fait clair, quiconque a lu Orwell comprend immédiatement que le mot nouveau devra, dans la pratique, signifier l’exact contraire du précédent. Par exemple, aider une vieille dame à traverser la rue était, jusqu’ici, un acte civique élémentaire. Il se pourrait à présent que le fait de la frapper pour lui voler son sac représente avant tout (avec, il est vrai, un peu de bonne volonté sociologique) une forme, encore un peu naïve, de protestation contre l’exclusion et l’injustice sociale, et constitue à ce titre, l’amorce d’un geste citoyen.

     

    (L’humour – noir, il est vrai, mais que voudrait-on ? – de Michéa, je trouve, n’a pas été assez noté. L’expression « un peu de bonne volonté sociologique » est un sommet.)

     

    A l’adjectivation des substantifs ayant déjà un adjectif (citoyen remplaçant civique) correspond également la substantivation des adjectifs ayant déjà un substantif : réel était l’adjectif provenant de réalité ; il tend aujourd’hui à le remplacer : voilà qu’à toutes les sauces, on nous fourgue du réel.

     

    Il faut donc que le réel soit l’exact contraire de la réalité.

     

    J’en conclus ce billet, quitte à paraphraser une phrase attribuée à Malraux, et déjà passablement galvaudée, d’une note guillerette, sinon pas même optimiste :

     

    Le réel sera citoyen et il ne sera pas.

     

    Ce qui est très logique, merci.

  • Nihil novi sub sole

     

     

     

     

     

     

    Une des consolations de ce métier tordu, et non la moindre, tient dans le fait de fréquemment rouler seul dans ces campagnes séparant deux villes. J’aime partir en avance, éviter les nationales, traverser des villages trop tranquilles. Les paysages banals, un peu tristes, lavent mon cœur de l’électrique saloperie des villes. J’aime, au retour souvent, le temps d’une sèche ou deux, visiter quelque cimetière parsemé d’inconnus. Et puis rouler encore, sans musique. La solitude ici ne semble pas trafiquer sur son genre ; toutes les saisons me plaisent au moment qu’elles sont là.

     

     

     

     

    Le théâtre, fertile en censeurs pointilleux,

    Chez nous pour se produire est un champ périlleux.

    Un auteur n’y fait pas de faciles conquêtes ;

    Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes.

    Chacun le peut traiter de fat et d’ignorant ;

    C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant.

    Il faut qu’en cent façons, pour plaire, il se replie ;

    Que tantôt il s’élève, et tantôt s’humilie ;

    Qu’en nobles sentiments il soit partout fécond ;

    Qu’il soit aisé, solide, agréable, profond ;

    Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille ;

    Qu’il coure dans ses vers de merveille en merveille ;

    Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,

    De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

     

    Boileau, Art poétique, chant III