05.11.2009
Je suis un phantasme
Formation :
– Ne mens que lorsque c’est inutile.
– Expliquez-moi.
– Non.
Il a mis très longtemps à comprendre.
Et d’abord il a compris des choses fausses.
Et ce qu’il a aujourd’hui compris ne l’est sans doute pas moins.
Il a maintenant un éventail de réponses.
Un ami :
– Tu sais ce que c’est, ton problème ?
– Non. Mais je sens que tu vas m’éclairer.
– C’est que tu es beaucoup trop intelligent.
– Ça, ce serait plutôt ton problème avec moi, non ?
– Connard.
Il n’aime pas le pouvoir ; et son intelligence doit demeurer inemployée.
Personne ne triche autant que celui qui croit pouvoir, de ce qu’il pense de lui et de ce qu’on dit de lui, se connaître ; et devient ainsi à lui-même son phantasme, finissant même par imaginer ce qu’on eût dit, en son absence, de lui. Combien de romans ?
En son absence, donc :
– C’est un garçon auquel il n’est pas difficile de comprendre l’adversaire.
Le nombre de nos motivations est extrêmement limité.
– Demandez-lui d’écrire des rapports, alors.
– Nous l’avons fait. Ils sont très simples. Mais nous les lisons mal.
– Et dans l’action ?
– Ou il désarme l’adversaire comme on retire à un enfant son jouet ; ou il prend toute la charge pleine gueule.
– Et dans le second cas ?
– Eh bien, il s’en fout.
– Il s’en fout vraiment, ou bien est-ce affecté ?
– Je ne sais pas.
– De toute façon, ça revient au même.
– Oui.
– Bloquez-le dans des tâches subalternes. Humiliez-le doucement.
Ceci est un autoportrait triché.
Par exemple, il ne contient pas de dialogue avec des femmes.
J’ai déjà donné.
00:51 Publié dans Scènes | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, dialogues, femmes, mort, roman, théâtre, magritte, pascal adam est un con
02.11.2009
The Tartuffe reloaded
Quel qu’il soit finalement, ce texte fait suite, d’une façon ou d’une autre, à :
Quand je me suis levé, tu dormais. J’ai regardé ton visage dans la pénombre ; l’enfance et la mort s’y lisaient tout ensemble. Souffle ténu de ta respiration. En me rasant, dans la salle de bain, j’ai eu l’impression de faire une chose civilisée. Peut-être la seule au fond que je ferai ce jour. Face au miroir. Je suis repassé dans la chambre. Prendre une chemise. Au lieu de sortir, je me suis assis au bord du lit et j’ai passé ma main dans tes cheveux. Tu as murmuré quelque chose, mais je n’ai pas compris et n’ai rien répondu. Quand j’ai fermé la porte de l’appartement, ton réveil s’est mis à sonner. Dans la rue, en direction du café, la première cigarette aux lèvres sous le crachin qui tombait, je me suis amusé de fredonner « comme d’habitude ».
Je ne devrais vraiment pas donner à lire un tel texte, qui n’est ni vraiment fini ni vraiment commencé. Sans compter que ce qu’il dit me déplaît fortement, y compris sa mauvaise évocation de Bloy et de son Saint-Esprit, sur la fin.
Mon idée de départ était de glisser dans le corps même de ce texte aussi abstrait que malhabile, en italiques, des phrases concernant un couple et son intimité. Pour émouvoir un peu, aussi – je suis vraiment une saloperie. Pour teinter l’ensemble d’un côté cut-up à la fois très moderne – mais les modes passent – et très ringard. Puis j’ai abandonné l’idée. Quand je me suis aperçu que ce texte-là, avec ce qu’il trimbale de politique, pourrait aussi s’appeler Mauvaise paix ou même Accélérer la catastrophe… Toujours les mêmes titres. Même si je suis finalement capable d’angliciser la chose, hésitant encore entre Happening et Coming soon. Pensant même à The Tartuffe reloaded.
C’est encore un texte sur le théâtre, finalement. L’hypocrite, après tout, étymologiquement, c’est le comédien. Je trouve d’ailleurs amusant de penser que, puisque vous avez fatalement lu son titre, vous qui lisez ce texte en savez plus que moi qui l’écris. Et quoi ? Il y a un problème avec le temps, non ?
Peu importe. Voici le texte.
01:23 Publié dans Fusées | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, théâtre, critique, hypocrisie, bloy, molière, tartuffe, saint-esprit, theatrum mundi, cut-up, pascal adam est un con
31.10.2009
Sur Mauvaise paix
A Ambre, dont je ne sais rien ;
aux autres lecteurs, connus et inconnus, amis ou ennemis, de ce blog.
Commençons, par goût pour l’auto-dérision, par citer l’un de nos meilleurs auteurs comiques, heureusement décédé :
« Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui. »
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle
23:17 Publié dans Fusées | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, critique, debord, freud, descartes, couple, nouvelle, pascal adam est un con, tarantino
29.10.2009
Mauvaise paix
Il a levé le nez de son café et il l’a regardée. Puis il a prononcé, assez lentement, la phrase qui s’était formée dans son cerveau. Et il l’a regardée la recevoir. Et, pour ainsi dire, il a vu la phrase exploser dans sa tête. Il a regardé ses yeux s’embuer et admiré l’effort qu’elle faisait pour retenir les larmes. Puis il a repris, par gentillesse, la conversation anodine qu’ils tenaient jusque là. C’est bien plus tard qu’il a compris qu’il s’était aussi fait mal. Mais il a bien failli, une fois encore, ne pas s’en apercevoir. – Mais elle, tu l’aimes ? C’est le genre de questions auxquelles, sincèrement, il n’a jamais eu de réponse. Du coup, il a plutôt tendance à dire oui. Pour avoir la paix.
01:14 Publié dans Fusées | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelle, paix, amour, guerre, phrase
28.10.2009
Ordo Temporis II
Le monde existe à peine ; et ce qu’il n’est pas est infiniment plus que ce qu’il est.
00:41 Publié dans Fusées | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, dramaturgie, science-fiction, théâtre français, contraction, tsimtsoum, dieu, néant
25.10.2009
La plus courte nouvelle d'Hemingway
Trouvé cet après-midi sur le blog de Bartleby Les Yeux Ouverts l’intégralité – six mots – de la plus courte nouvelle d’Hemingway, également sa meilleure selon l’auteur lui-même :
For sale : baby shoes, never worn.
15:53 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelles, hemingway, bartleby les yeux ouverts
D'une chose sans importance
J’ai oublié la phrase que je voulais écrire ici. Il y était question, peut-être, de littérature, cette sale invention du dix-neuvième siècle. Je l’avais pourtant trouvée hier, cette phrase, je crois. Oui, au matin, la gueule trempée, en faisant la queue à la boucherie. C’est que ça ne devait pas être important… Ah, si ! La formulation exacte ne me revient certes pas, mais il y était question que la littérature est un veau d’or, ou peut-être de plomb, sans grand-prêtre vraiment, les prétendants au titre s’étripant incessamment entre eux avant même que d’y accéder. Les idolâtres sont autant criminels que ridicules. Aucune importance, en effet. Le carré d’agneau de ce midi était excellent.
15:13 Publié dans Porcherie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, critique, boucherie, idolâtrie, veau d'or
21.10.2009
Ordo Temporis
Quand la parole empêche l’acte, quel acte empêche-t-elle ?
00:56 Publié dans Fusées | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, dramaturgie, science-fiction, théâtre français, aporie, néant, parole, acte
16.10.2009
Une lettre du salon
C’est un soir.
Voici ce qu’il écrit sous la lampe :
Mon amour. Est-ce que tu sais que je ne suis plus là que par devoir ? J’allais dire par fidélité, mais non. Est-ce que tu sais que Dieu seul, ou bien l’idée de Dieu, puisque tu préfères, m’empêche de me passer par la fenêtre ? Est-ce que tu as remarqué qu’il y a longtemps, je suis mort. Te souviens-tu que nous nous sommes aimés ? J’ai passé sur moi-même comme une armée en marche. J’ai écrabouillé longtemps le désir sous ma botte, il a salement couiné avant de crever d’un coup. J’ai mis toute ma force à cela, les dents serrées, sans ménager ces larmes qui n’auront pas coulé, et j’étais plutôt fort, je trouve. Je me suis abruti de fatigue jusqu’à ce qu’il n’y ait plus même de fatigue. J’ai bien calmé la brute, et l’ai exterminée toute, même. Quand j’avais peur, vois-tu, je n’avais peur de rien. Je passais par-dessus. Les filles me giflaient pour un mot. Les types ne me cassaient même pas la gueule. J’étais un western ambulant. Un bloc compact de violence. J’étais remuant, je tenais tête à tout, j’allais plutôt mal, j’enjambais les préliminaires et vomissais les conclusions. Cela me semble les souvenirs d’un autre. Je passais ma main dans tes cheveux. Tu souriais. Et comment dire ? Nous avions le temps de cela, oui. J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs années avec toi, corps emmêlés sur ce parquet. (Tu vois, ce n’est pas vraiment une lettre, plutôt une chanson populaire mal foutue.) Et maintenant je suis là, dans ce salon aux couleurs chaudes, à noter sur des feuilles ces pauvres phrases et toi, quand je relève le nez, je te vois. Tu es là, toute jolie, tellement loin, en train de regarder un magazine. Aucun mot ce soir ne franchira mes lèvres, aucun rire. La musique que tu as choisie, pas seulement écoutée, de sa dégradation en ambiance meublera le silence. Il ne fait pas mauvais ici ; bien au contraire, même. Il y a des choses à faire. J’ai l’impression de voir tout cela de très loin, comme l’enfant qui tient à l’envers la longue-vue. La mort ne viendra pas vraiment. Seulement la douleur. Le corps qui hurle. Et sur lequel il faut encore marcher. Pour achever le travail. Je vais bien.
Il pose son stylo, se lève, ramasse difficilement un jouet d’enfant, le range, se rassied, pose les mains bien à plat sur la table et demeure immobile.
Il prend la feuille, la chiffonne, la lance négligemment dans la poubelle. Puis quitte la pièce en claudiquant légèrement.
Un contrepoint romantique : Raison garder.
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13.10.2009
Les charmes du roman
Si le roman domine, en quantité, la production industrielle de chose littéraire, c’est avant tout parce qu’il est la seule forme, le seul genre, qui supporte le mieux d’être lu n’importe comment ; il est aujourd’hui écrit, de façon presque exclusive, pour être lu par des gens qui ne savent pas lire du tout, et qu’on encourage vivement à persévérer dans la médiocrité, à l’approfondir en quelque sorte. Bref, le roman, au sens où il y a rentrée littéraire, est fabriqué par des gens qui, plus ou moins consciemment, et avec une honnêteté intellectuelle inverse à leur niveau de conscience, écrivent mal, et consommé par des gens qui, à n’en pas douter, lisent encore plus mal (cette logique admet en effet, presque en creux, que les lecteurs qui lisent mieux que les écrivains n’écrivent abandonnent vite ce passe-temps idiot en quoi consiste, donc, de lire la production romanesque actuelle) ; il y a là une manière d’harmonie appelant à la surenchère propre à notre époque, et cela est tout à fait charmant.
21:43 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, critique, rentrée littéraire 2009, beigbeder, nothomb, pierre assouline, didier jacob, néant, nihilisme
10.10.2009
Regards
C’est amusant, à la fin.
Les images ont tout envahi, semblent évidemment autorisées. On peut tout montrer, fiction ou réalité ; guerres, viols, meurtres, charniers, opérations médicales. La parole en revanche semble presque interdite. Il faut, dès lors qu’on s’attache à certains sujets graves, et la mode peut fort bien réputer grave, à n’importe quel moment, n’importe quel sujet, délaver des euphémismes qu’auront précédés de plâtreuses circonvolutions oratoires.
Badinons donc.
Il faut bien vivre avec son temps.
La pornographie règne, dans toutes ses dimensions ; non moins qu’elle est indifférente. La parole, elle, n’a jamais été tant crainte ; au point qu’il nous la faut bannir.
Renouvellement et originalité incessants d’un côté. Identité – dans les deux sens – de l’autre.
Pouvoir d’un côté. Puissance de l’autre.
Silence.
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05.10.2009
Beigbeder-Polanski (le meilleur choix de la rentrée littéraire journaleuse)
Je me promène dans une quelconque librairie d’agitateurs de néant industriels. Je passe en revue les différentes épluchures de la rentrée littéraire. Tant de noms inconnus ; quelques noms mieux connus, dont journaux et magazines se repaissent. Je peux flâner là sans risque de dépenser mon argent ; c’est déjà ça.
Je prends un livre au hasard, lit quelques lignes de la quatrième de couverture, le repose. Quand je songe à ce qu’un homme doit aujourd’hui s’abaisser pour publier un livre, je doute franchement de pouvoir trouver en son livre autre chose qu’un simple respect des canons de l’époque ; et rien ne me dégoûte comme ces canons-là. Je peux me tromper, bien sûr ; et même, je le souhaite.
De plus en plus, je me méfie des gens qui lisent ; au point que quand on me dit d’Untel qu’il est un vrai lecteur ou pire, un gros lecteur, j’appréhende. Je trouve que beaucoup de gens réputés lire lisent n’importe quoi ; ce qui d’ailleurs n’importe pas, puisque pour la plupart ils lisent n’importe comment.
Je me trouve n’avoir rien à faire dans cette librairie.
Mais enfin, quelque prévenu que je pense être, le bidonnage médiatique fonctionne, tête de gondole aidant. En fait de tête de gondole, j’ai le VGE dans la main. Je m’en rends compte et je repose l’ordure. Je ne vois aucunement dans l’existence de cet auteur et de cet homme, ni dans la manière spécifique dont il est dépourvu de tout amour-propre, un signe quelconque de décadence. La décadence tient seulement au fait qu’il soit parvenu, étant ce qu’il est, à rendre ridicules autant d’institutions qui étaient, peu de temps auparavant, quoique très critiquables, encore à peu près respectables ; qu’il s’agisse de la République française ou de l’Académie. Même l’Union Européenne, pourtant prête à avaliser ou fabriquer n’importe quelle indigence intellectuelle, semble avoir été quelque peu effrayée à l’idée de se doter d’une constitution à l’eau de rose ; mais il faut dire, à sa décharge, que des peuples s’en étaient mêlés, chose qui paraît tout de même quelque peu archaïque et rétrograde dans une démocratie.
Dix minutes plus tard, je me surprends à avoir lu, complètement fasciné, les quinze premières pages du dernier Beigbeder. Un roman français. Je ne suis guère étonné qu’on puisse écrire aussi mal et ne suis point tenté de voir là non plus un signe particulier de décadence. La décadence tient plutôt au fait que l’on publie de telles insignifiances. Tout chez Beigbeder sent le déni de réalité ; c’est un anti-romancier. Une fatuité imbécile gouverne chaque phrase.
Je feuillette d’autres livres, qui ne me paraissent pas aussi bons dans la médiocrité satisfaite. Car il faut tout de même rendre à ce pauvre Beigbeder ce qui lui revient : il est très en avance dans la bêtise. A tel égard que son titre simple, pour ainsi dire post-sollersien, semble tout désigné à servir d’étalon à ces autres romans qui l’environnent. On pourrait le placarder sur chacun d’eux. Un roman français. Un beigbeder, en somme. 654 (ou je ne sais combien) beigbeders pour cette belle rentrée littéraire – une vraie foire aux bestiaux.
– Tu fais quoi, en ce moment ?
– J’écris un beigbeder.
– Tu crois que tu vas y arriver ?
– Je ne sais pas. C’est dur. D’autant que j’aimerais bien le dépasser.
– Tu es fou. Tu es bien trop ancré dans la réalité. Tu n’es pas assez bête, pas assez nul encore ; mais surtout, tu n’es pas encore assez satisfait de tout cela.
– Oui. J’ai bien conscience que c’est beaucoup de travail. D’ailleurs, je trouve que tu ne me méprises pas assez, pas encore assez.
– Cela viendra peut-être. Continue. Le mépris aussi se mérite.
– Figure-toi que je vais pulvériser tout. Mon personnage, qui se trouve être moi, est victime d’un régime policier terrifiant ; oui, il a traversé un village à 185 km/h au volant de sa BMW, écrasant au passage une grand-mère et deux enfants. Et ces salauds de flics le coffrent ! Ah, ah ! Qu’est-ce que tu dis de ça ?
– Certes, c’est très mauvais. Mais ton personnage est simplement un fou dangereux. Tout le monde prendra parti contre lui. Et puis, ce n’est pas réellement autobiographique, donc ça ne compte pas. Non, la garde-à-vue pour une innocente ligne de coke de notre maître-étalon Soljenitsine-Beigbeder est bien meilleure, crois-moi.
Je songe au vieux Flaubert. Ce sont ses personnages à présent qui écrivent. Bouvard et Pécuchet. Ils se sont entichés du beigbeder et comme rien n’est plus facile à faire qu’un mauvais beigbeder, ils n’ont pas eu la chance d’y échouer – puisque leurs échecs répétés, dans toutes les autres activités auxquelles ils s’essayaient jadis, étaient en somme un trait d’humanité touchant, propre à rendre sympathiques ces deux pitoyables imbéciles ; et ils se retrouvent là, multipliés à l’infini certes mais quintessenciés en un seul nom, étalés sous mes yeux sous forme de livres dans cette espèce de supermarché à bouquins de merde.
Je regrette amèrement, à l’heure où j’écris ces lignes en écoutant avec joie le Requiem de Mozart, de n’être pas tombé sur le dernier fascicule beigbedesque d’Amélie Nothomb. Je ne doute pas que j’en eusse fait mes délices ; mais passons.
Et puis, tout à coup, Polanski !
Enfin, pas Polanski lui-même ! Polanski arrêté ! Et le chœur des vierges qui démarre aussitôt comme un seul homme (si j’ose dire) !
Il faut dire ce qui est : on ne l’entend guère, Polanski.
Polanski est arrêté en Suisse ! Pour un viol d’enfant, plus de trente ans après les faits ! Et pour avoir fui la Justice de son pays, un atroce régime totalitaire (les Uhéça, si j’ai bien compris) ! Et voilà tout à coup Beigbeder évacué, avec sa minable garde-à-vue pour ligne de coke ! La réalité dépasse l’affliction ! Et l’inverse aussi ! Et voilà tous nos beaux pipolitiques partis en conneries comme jadis en croisades !
Les intellectuels français, Ministre de la Turlute en tête, montent au créneau ! Quoi ? Arrêter un artiste pour un viol ? Qu’est-ce que c’est que cette dictature !
L’exercice passe au-delà du talent de Beigbeder ; le pauvre garçon est dépassé. Polanski a droit a un véritable tsunami médiatique. Il ne s’agit plus de démontrer qu’un artiste arrêté par la police pour consommation de stupéfiants est victime d’un régime policier ; la chose semble immédiatement à la portée du premier imbécile déconnecté de la réalité venu !
Non, il s’agit à présent de démontrer au monde que l’arrestation d’un artiste de stature internationale pour viol d’enfant et délit de fuite est une monstruosité pure ! La meilleure preuve en est que l’artiste a pu faire ses meilleurs films pendant cette cavale, que sa femme a été assassinée et qu’il fut un survivant du ghetto de Cracovie !
Je veux bien ne pas douter des deux derniers points, et même, soyons con, admettre le premier, ce qui revient à le concéder à la rumeur (je ne suis pas bien certain d’avoir vu un Polanski depuis le très surestimé Rosemary’s baby).
Et là, on se bouscule au portillon ! BHL, Ormesson, Bruckner, Matzneff, Kouchner, Mitterrand Junior ! Et tant d’autres ! Même Milan Kundera, paraît-il, pétitionne ! Il ne manque, Dieu sait pourquoi, que Bertrand Cantat (lui au moins, il aurait pu nous éclairer) !
Matzneff, charmant garçon, dit qu’il faut pratiquer je ne sais quelle « suspension du jugement ». Mais je veux bien, moi.
Qu’on ne se méprenne pas, je ne juge pas Polanski. Je ne suis pas au courant des faits précis, ni de rien, et je n’en présume absolument pas. Ni dans un sens ni dans l’autre.
BHL, avec son aplomb coutumier, dit exactement n’importe quoi sur le droit ; que toutes les sociétés civilisées sont organisées autour de la prescriptibilité des crimes (sauf les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité) ! Et donc que le droit pénal américain est illégal et irrecevable devant BHL ! Et qu’il faut le faire céder !
Et qu’en plus la victime a pardonné ! A grands coups de dollars, mais peu importe ! Et d’ailleurs, que Polanski a toujours nié.
Les pauvres pitres !
Que la Suisse, aplatie déjà, non moins d’ailleurs que la France, devant le démocrate Khadafi, s’aplatisse aussi devant la demande américaine d’arrestation, alors que Polanski visite depuis longtemps ce pays où il possède, si j’ai bien compris, un chalet, je veux bien l’admettre, moi ; et même qu’il y a sans doute là-dedans de vasoullieux arrière-fonds de politique internationale et de secrets bancaires…
Il y a juste que Polanski doit répondre de ses actes (que ce soit du viol d’une enfant ou de sa fuite) selon le droit américain en vigueur et que je ne vois pas pourquoi la Justice américaine, devant la notoriété du bonhomme, s’abstiendrait de l’appliquer ; être acquitté s’il est innocent et condamné s’il ne l’est pas. Cinéaste ou pas ; veuf ou pas ; survivant des atrocités du XX° siècle ou pas.
Mais comment vous dire ? Je me fous de Polanski comme de mon premier beigbeder (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs). Je comprends même très bien qu’il se soit tiré, Polanski, quand il a vu qu’il risquait cinquante ans de taule. Ce qui est intéressant, c’est la demande partout étalée d’impunité ; et l’incompréhension.
D’ailleurs, cette demande-là aussi, si l’on veut, se tient. Elle se fonde sur une défense du crime. Mais alors il faut défendre le crime, et pas nous bassiner de morale à la con (oh, les gentilles victimes ! oh, les méchants bourreaux !) comme on le voit faire depuis trente ou quarante ans. Mais alors il faut y aller carrément, et dire tout net qu’un artiste reconnu, parce qu’il est artiste et parce qu’il est reconnu, peut faire exactement ce qu’il veut, en toute impunité ! Moi, je trouve que ça peut très bien se tenir !
On peut tout à fait défendre que certaines minorités devraient avoir droit à des privilèges ! On peut tout à fait défendre la féodalité ! Cela s’est déjà vu ! De l’Ancien Régime jusqu’à l’Union Européenne ! Je n’ai rien contre, même. Mais ce n’est pas tellement l’ordinaire dada de ces gens-là, les BHL et consorts ; ils exercent ordinairement leurs privilèges sans avoir même à les défendre.
Il n’y a plus que Beigbeder pour tenir des propos dans ce genre-là (je crois qu’il ne s’en rend pas bien compte, tant la réalité lui est étrangère). Mais son échelle est toute petite. Il a seulement l’air de reprocher à l’Etat de ne pas lui avoir fourni un bon souvenir de ses deux nuits de garde-à-vue (ni whisky ni fauteuil club), le pauvre lapin. Et il ne comprend pas, mais vraiment pas, comment notre beau pays a pu en arriver là ! Alors qu’il n’avait rien fait (quoi ? c’est illégal, la coke ?).
Pour clore ce billet, vraiment parti de traviole, il ne me reste plus à souhaiter que Polanski soit innocent du viol qu’on lui reproche ; qu’il le prouve ; en soit acquitté ; et prenne vingt ans quand même pour avoir fui la justice de son pays !(*)
(*) Comme mon avis n’a aucune espèce d’importance, je me permets de plaisanter jusqu’à la dernière ligne. Quant au sous-titre de ce billet, « le meilleur choix de la rentrée littéraire », il est seulement expliqué par le fait que je n’ai acheté aucun livre – je m’en suis tellement voulu d’en avoir acheté un l’année dernière.
Edit : Sur Polanski, ou plutôt sur les réactions à l'arrestation de Polanski, lire aussi sur Stalker Le bal des dégueulasses.
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29.09.2009
Savoir de guerre, de Christophe Van Rossom
La phrase est là surgie, précise, nette – pensée. Aucune étrangeté formelle, et pourtant la plus grande. Chaque page en contient dix, cent, mille, bibliothèques à ouïr, bruissant dans le silence.
Chaque poème est séparé des autres, et pourtant lié à eux ; de saut en saut, « quantiquement », l’œuvre avance, fort construite malgré l’apparence contraire, au gré de ses parties : elle s’achemine lentement, quoique toujours un peu trop vite, vers cette fin deux fois romaine, sac inclus.
« Ne cherchons plus à domestiquer les imbéciles. Nous n’en aurons pas le temps. Laissons-les croire que nos forteresses sont accessibles. Ils n’ont pas besoin de nous pour spontanément en gagner les culs-de-basse-fosse tandis que nous sourions au soleil. »
Le poème est un savoir de guerre, le recueil un butin pris à quelque mauvais ennemi ; non pas un ennemi poétique, vague et flou, ou mythique, mais notre monde. La phrase juste ne se satisfait pas de sonner, si elle ne ramène avec elle des mémoires ensevelis, oubliés. Car d’abord il est question de la vie, aujourd’hui, et de battre, si possible, l’énormité de tout ce qui la veut empêcher.
« Nous n’avons pas une vie, mais plusieurs, oui.
Seuls les imbéciles se contentent de la plus périphérique, de la plus asservie d’entre elles. »
A la maxime, à l’aphorisme, fait toutefois contrepoint, mais comme du dedans de lui, ce savoir de guerre que présente ici tel particulier, selon ce qu’il a vécu, et lu, et aimé.
« Quand tu avances, la Bibliothèque marche avec toi. »
Ce savoir de guerre est accumulé depuis l’enfance et il vient se ramasser là, en ces quelques pages, avec ses fulgurances, ses goûts, ses choix – rien qui soit indifférent ; il peut être question de Troie, ou bien de Cecilia Bartoli ; d’Ages d’Or divers, numérotés, ou de Gustave Flaubert ; La Fontaine et Gorgias se font face à livre ouvert.
Bien sûr, je pourrais dire aussi ce qui, personnellement, dans ce Savoir de guerre m’agace ou me hérisse. Mais cela n’a aucune espèce d’importance. Je me trouve simplement, lecteur, devant un soldat qui raconte sa guerre, un poète ; et sauf à tricher, personne en vérité ne se trouve fondé à lui dire : « Tu te trompes ». Car il ne se trompe pas ; simplement n’avons-nous pas vécu tout à fait la même guerre.
Savoir de guerre, Christophe Van Rossom
Ed. William Blake and Co.
20 euros.
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27.09.2009
Néant
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25.09.2009
Non poésie
De plus en plus souvent, je ne mets pas en ligne des billets écrits, tapés. Je les relis, et puis : à quoi bon ?
Parfois, aussi, j’ai honte. Ils disent exactement ce que je veux dire, ce que je pense ; et donc, je ne les mets pas en ligne.
Je me suis bien rendu compte de cela ; aussi ai-je cessé d’écrire des billets.
La phrase atteint son but et le détruit.
– Qu’est-ce que tu vas écrire, maintenant ? me demande une amie.
– Je ne sais pas, moi. Des poèmes d’amour.
Il touche le fond. Je l’ai clairement vu penser ça. Mais elle a juste dit :
– Je crains le pire.
Il y a eu un silence.
– Tu es amoureux ?
– Pour quoi faire ?
D’ailleurs, je n’aime pas non plus la poésie.
Des miniatures comme celle-ci ne méritent pas qu’on passe à les écrire plus de temps qu’à les lire.
Je mens, bien sûr.
Je sais très bien ce que j’écrirais si j’avais du courage.
22:45 Publié dans Fusées | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poème, amour, poésie, courage, honte
Le jeu des violettes (3)
Bien. Tout le monde s’est évidemment précipité sur les violettes, sur leur couleur. Figurez-vous que le problème n’est pas du tout celui de la couleur des violettes ; le problème – relisez bien – est plutôt de savoir ce que c’est qu’un dialogue, non ?
– Le dialogue est peut-être la forme d’écrire la mieux à même de dissimuler l’opinion de l’auteur.
– Mais la détruit-elle pour autant ?
– Peut-être ; si l’auteur prend soin de ne placer son opinion dans aucune de celles que ses dialogues expriment.
– J’objecterai que plus le dialogue est long, étendu parfois même à plusieurs ouvrages, plus le nombre des opinions exprimées tend à cerner celle qui ne l’est pas.
– Et que seul le lecteur exprime ; mais n’est-elle pas plutôt la sienne, alors ? Car quoi dit que seule une opinion n’était pas exprimée ? Ou que l’auteur en avait une – qui sait ?
– Oui. Sans compter que l’opinion éventuelle de l’auteur, pas si fixée dans le temps peut-être, il l’aura avec plus ou moins de conscience et de volonté disséminée dans ses dialogues, et que les contradictions mêmes de ses interlocuteurs fictifs ne sont pas nécessairement les indices de cela, mais ceux de la connaissance de la nature humaine de l’auteur.
– Il faut donc que les opinions de l’auteur n’aient aucun intérêt pour le lecteur.
– Importe seulement, au fond, cela dont il parle.
– Mais il parle de la couleur des violettes !
– Merde à la fin.
(Les âneries sont ouvertes.)
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24.09.2009
Le jeu des violettes (2)
Je précise que la couleur donnée aux caractères de ce second problème est un effet de l’humeur guillerette de ma secrétaire et ne constitue en rien un indice ; quant aux fleurs de Manet, elles demeurent évidemment, si j’ose dire, hors concours.
Soit le dialogue suivant, étant donné un monde imaginaire où le violet n’existe pas :
A. – Les violettes sont jaunes.
B. – Les violettes sont marron.
De quelle couleur l’auteur du dialogue pense-t-il que sont les violettes ? Vous justifierez logiquement votre réponse.
(Les commentaires sont fermés ; ça m’évitera de lire des âneries.)
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23.09.2009
Le jeu des violettes (1)
Voici la première partie d'un petit jeu en trois parties (pour l'instant). Je précise que le tableau de Manet ci-dessus est simplement là pour décorer : il ne saurait en aucun cas être considéré comme un indice.
Commençons.
Soit le dialogue suivant :
A. – Les violettes sont bleues.
B. – Les violettes sont rouges.
De quelle couleur l’auteur du dialogue pense-t-il que sont les violettes ? Vous justifierez logiquement votre réponse.
(Les commentaires sont fermés ; ça m’évitera de lire des âneries.)
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19.09.2009
Le Musée de la mer, de Marie Darrieussecq

Qu’on en accuse génériquement la bassesse de l’époque – ou en amateur de sous-catégories épuisantes : l’abrutissement journalistique triomphant, l’art contemporain niaiseux, l’imperium pornographique du cinéma et de l’image en général, ou ce que vous voudrez en fait de tordues épithètes… – le fait est que le roman s’est effondré en anecdotes et le théâtre en scénarios…
Pourquoi, dès lors, perdre son temps à écrire des critiques ?
Mieux vaut faire avec ces prétendus écrivains-là ce que l’école, manifestement, n’a pas fait.
Je ne perdrai donc pas mon temps à vous parler de ce joli scénario – manière de dire que même les bonnes idées de départ (« manger de l’immangeable, coucher avec l’ennemi »), empruntées respectivement, de l’aveu de l’auteur de la rédaction, à Malaparte et Bergman ont été illico bousillées –, Le Musée de la mer, que Marie Darrieussecq a non seulement écrit mais encore publié, mais me contenterai de le noter :
Le musée de la mer : 4/20
Rapport qualité/prix : 1/5
Et encore, je me trouve laxiste.
Honnête, j’aurais mis 2/20.
Mais j’ai préféré faire jusqu’au bout l’enseignant.
On peut également aller voir le brouillon d'article, plutôt positif au demeurant, que j'avais écrit sur Ordet de Kaj Munk (adapté par Marie Darrieussecq.)
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11.09.2009
Deux ans

Cette idiotie de blog a maintenant deux ans.
(La première année, ce blog m’a permis de ne pas écrire ; la seconde, il m’en a partiellement empêché.)
1906
Une phrase
Lorsque je l’ai lue
Cette phrase m’a immédiatement stupéfié
Elle m’a arrêté
Et laissé devant elle idiot, taclé
Savez-vous ce qu’a dit le Christ
Qui n’a pas fait le déplacement pour rien
(Comme à propos d’autres tacles disait Thierry Roland)
Savez-vous, disais-je, ce qu’a dit le Christ en 1906
Lorsqu’Il est apparu à celui qui sera saint Silouane l’Athonite
Eh bien Il a dit cela
Dont on ne fait pas le tour immédiatement
Et dont d’ailleurs on ne fait pas le tour ensuite non plus
Du moins me semble-t-il
Il a dit, le Christ, donc
Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas.
La question politique par excellence
La plus grande part de ce que nous lisons, dans la forme exacte que les auteurs lui ont donnée, est, en tant que telle, presque irrémédiablement perdue, oubliée dès que lue. Et cela même dont nous pensons nous souvenir avec exactitude est le jouet des caprices de notre mémoire ; au point que le peu de phrases que nous pensons connaître exactement fait fréquemment l’objet de déformations continuelles, dont on ne prend conscience qu’au moment de revenir au livre en question ; quelle déception parfois ! Point trop gênés, nous avons encore tendance à préférer nos involontaires corrections, qui nous semblent correspondre mieux à notre prétendue pensée, à tel point que nous finirions par reprocher à tel auteur de n’être point aussi brillant que nous-mêmes.
Ici, plutôt que de vous faire accéder aux déformations aberrantes qu’a conçues tout au long de cette année ma cervelle imbécile et chétive, je préfère revenir à l’original :
Les œuvres des grands écrivains du passé sont très belles, même de l’extérieur. Et pourtant leur beauté visible est d’une laideur consommée comparée à la beauté de leurs trésors cachés qui ne se dévoilent qu’après un travail très long, jamais facile, mais toujours agréable. Ce travail toujours difficile, mais toujours agréable est, je pense, ce qu’avaient à l’esprit les philosophes lorsqu’ils soulignaient l’importance qu’ils accordaient à l’éducation. Ils sentaient que l’éducation est la seule réponse à la question éternellement pressante, à la question politique par excellence, celle de savoir comment concilier un ordre qui ne soit pas une oppression avec une liberté qui ne soit pas licence.
Leo Strauss, dernières phrases de « La persécution et l’art d’écrire » dans La persécution et l’art d’écrire (traduction d’Olivier Sedeyn).
Message personnel
Une autre phrase, dont je ne me souviens pas du tout de qui elle peut bien être, à tel point qu’il m’arrive sans trop de honte de me l’attribuer, et dont je ne certifierais pas même l’exactitude de l’approximatif alexandrin qu’elle délivre en passant :
Corneille à son sommet passe Shakespeare au sien.


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