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boileau

  • Nihil novi sub sole

     

     

     

     

     

     

    Une des consolations de ce métier tordu, et non la moindre, tient dans le fait de fréquemment rouler seul dans ces campagnes séparant deux villes. J’aime partir en avance, éviter les nationales, traverser des villages trop tranquilles. Les paysages banals, un peu tristes, lavent mon cœur de l’électrique saloperie des villes. J’aime, au retour souvent, le temps d’une sèche ou deux, visiter quelque cimetière parsemé d’inconnus. Et puis rouler encore, sans musique. La solitude ici ne semble pas trafiquer sur son genre ; toutes les saisons me plaisent au moment qu’elles sont là.

     

     

     

     

    Le théâtre, fertile en censeurs pointilleux,

    Chez nous pour se produire est un champ périlleux.

    Un auteur n’y fait pas de faciles conquêtes ;

    Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes.

    Chacun le peut traiter de fat et d’ignorant ;

    C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant.

    Il faut qu’en cent façons, pour plaire, il se replie ;

    Que tantôt il s’élève, et tantôt s’humilie ;

    Qu’en nobles sentiments il soit partout fécond ;

    Qu’il soit aisé, solide, agréable, profond ;

    Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille ;

    Qu’il coure dans ses vers de merveille en merveille ;

    Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,

    De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

     

    Boileau, Art poétique, chant III

     

     

     

     

     

     

     

  • Un conte de Noël : Zen U 20

     ... de chrétien zélé que j’avais été, j’étais devenu un esprit fort, c’est-à-dire un esprit faible. 

    Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Livre V, chapitre 15

     
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    Prologue

     

    L’histoire idiote que je vais vous raconter n’est pas vraie. J’en veux pour preuve qu’elle se passe dans le futur. Dans les années 2052 après Jésus-Christ, environ.

    Personnellement, je l’ai écrite cette semaine, dans un bar, en fumant de criminelles et « pornographiques » cigarettes…

    Mais peu importe. Puisque selon Boileau, le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable, reste à espérer que le vraisemblable, à son tour, ne devienne pas vrai.

    Je n’aime pas beaucoup la science-fiction, mais pour compenser : j’aime bien me foutre de la gueule du monde.

     

     

    Chapitre 1

     

    Je m’appelle François Dupin. Je n’ai jamais rien aimé de ce qui dure. J’ai toujours été contre les traditions abjectes. Toute ma vie, j’ai dégueulé mes pères. Je n’ai jamais cru à rien. Mais ce n’est pas cela que je voulais vous dire…

    Je m’appelle François Dupin. Je suis vieux. Je vais mourir. Ici, dans cette vieille ville de Lyon. En l’an 1430 de l’Hégire.

    Je m’appelle François Dupin. A moins que je ne sois déjà mort. A tout le moins, rêve ou réalité, je me vois mourir. Je suis sur ce lit électrique, à l’hôpital, métissage de crasse et d’hygiène où la mort sent le propre chimique et la vie, je ne sais pourquoi, la merde… et quoiqu’il n’y ait personne à mon chevet, je parle à la petite caméra fixée au montant métallique qui me fait face. C’est à cette minuscule saloperie technologique reticulée au monde entier, ou à ce qui désormais en tient lieu, que je lance d’une voix faible mes dernières et vaines phrases.

    Elles ne sont pas, d’ailleurs, celles que j’aurais souhaitées :  

    – Alors ils remplacèrent le mot Bible, qui signifiait Livre, par le mot Média, qui signifie Moyen.

    Et il y eut partout des médiathèques.

    Et il n’y eut plus nulle part des bibliothèques

    Puis vous vîntes.

     

     

    Chapitre 2

     

    Et il mourut, « vieux et pourri », ainsi que le dit, en français, pour s’amuser, Naïma, sa petite fille.

    Et voilà.

     

    (– Et alors ?

    – Alors, ses petits enfants n’avaient rien compris à ses dernières paroles. Il faut dire à leur décharge, que le son de la communication, on ne sait pourquoi, n’était pas terrible.

    – Oui ?...

    – Et il faut dire encore que le « vieux et pourri » avait parlé en français, et que ses petits-enfants (enfin, les quelques-uns d’entre eux qui avait assisté en ligne à sa mort) ne parlaient pas patois. Ils s’étonnaient tout de même que la dernière phrase – trois mots – leur demeurât incompréhensible à ce point.

    – Attends… Il a combien de petits enfants, le « vieux tout pourri » ?...

    – Mettons quatre. Ou quinze. Ou vingt-trois. Peu importe. Dont deux seulement assistent à sa mort en ligne.)

     

    Naïma, toutefois, accorda quelques minutes de son temps précieux à cette « chose », qu’elle réfléchissait dans sa langue maternelle, métissage citoyen de mauvais arabe dialectal et de français de collège du vieux temps (« Mon granpér é 1 vieucon mai mintnan il é crévé inchallah », écrivit-elle en s’appliquant dans son journal intime électronique). Puis elle mit en veille l’ordinateur, enveloppa soigneusement sa chevelure dorée dans un hijab Gucci fort seyant et se rendit à son cours de philosophie politique à la TRU (Tariq Ramadan University), dans l’Est de Lyon.

    Son cousin Nasser, à cent cinquante kilomètres de là, traduisit dans son globish natal l’ultime et incompréhensible phrase de son grand-père (elle lui semblait, du seul fait de ses qualités sonores, pouvoir faire l’objet d’un refrain dans une des chansons qu’il écrivait pour son « groupe » - il était seul dans son groupe et travaillait les divers instruments sur son ordinateur. Comme il était artiste, il entretenait divers engagements politiques, militait notamment dans une association qui lui avait passé commande d’une chanson : le MSDVRTSQOLDDFPD ou Mouvmen Sitoyen pour la Dépennalization des Viol en Réunions ou Tournante Si Quyz Ont Lieu Dans Des Filles Pas Déscente).

    « Zen U 20. »

     

    (– Ce qui veut dire ?

    – Eh bien, mais c’est sa traduction :

    Zen You Twenty.

    Then You Twenty.

    Puis vous vîntes.)