07.07.2009

Portrait de l'artiste en cadavre

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne suis pas un homme.

Je suis une machine.

Les hommes parlent.

Moi, je récupère le chaos.

L’ordonne. Le concatène.

J’essaie, du moins.

Le chaos des paroles, je le parle.

Tout en lui laissant son apparence de chaos.

Fidèlement, donc.

Rai de lumière dans la nuit, la trahissant.

Cela suffit.

Je suis une machine.

Je crache de la parole.

Je récupère le chaos.

L’ordonne. Le concatène.

Je suis un bloc de silence.

Ma parole est une convention.

Une fiction.

Je n’existe pas. Ni personne.

Je suis la caisse d’enregistrement du chaos.

Une machine.

Je suis en creux.

Je suis une parole de silence.

Je suis une ombre.

L’ombre des paroles en chaos.

Une ombre personnifiée.

Un personnage.

Du silence.

Une machine de silence.

Une machination, même.

Je suis le piège du chaos.

Je reconfigure la parole en silence.

Je suis un programme.

Un programme que je suis.

Je suis une arme.

Je suis une arme chargée.

Je reconfigure la parole en silence.

Le reste est convention.

Théâtre.

Je suis un mort.

Un mort en vie.

Vous ne me comprenez pas.

Je vous comprends.

 

 

 

C’était un extrait du texte de Ce que j’ai fait quand j’ai compris que j’étais un morceau de machine ne sauvera pas le monde de Pascal Adam (cliquez sur le long titre pour davantage d’informations, merci). Ces propos sont tenus par Joseph Vronsky, et Joseph Vronsky (photo) est interprété par Fabien Joubert.

 

CQJF. C'est la nuit 119.jpg

 

 

 

09.05.2009

L'aversion officielle

Culutre.aff.NB.jpg

Je donne ici une nouvelle scène de Pour une Culutre citoyenne !, laquelle met aux prises, si j’ose dire, un jeune metteur en scène (sic) et son conseiller théâtre (sic aussi) d’une institution nationale point nommée.

Les comédiens jouant cette scène, dans le spectacle que nous avons donné, et qui, étrangement, n’a guère tourné, étaient Arnaud Frémont et Elena Lloria Abascal.

Cette scène, chaque fois, fut la plus drôle, et, dans les discussions âpres qui parfois ont pu suivre le spectacle, elle ne fut jamais considérée comme porteuse d’une exagération manifeste.

Elle suit, d’un bloc.

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15.10.2008

Dernière didascalie avant plus rien

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Peut-être cela revient-il, sans trop de scrupules et bien  légèrement en vérité, à tirer la dernière cartouche d’un « sacré » lui-même bon pour le rebut, mais un clairon et une sonnerie aux morts tout ce qu’il y a de plus solennels pourraient tenter de baisser un peu le son du public…

 

Didascalie ouvrant la saynète Become clever / Restez cons (1), sous-titrée : Pochade / Christmas tale, laquelle constitue le dernier volet de Tout faut (2).

 

 

 

 

 

(1) Lecture « mise en espace » de cette saynète à Reims, au Centre Culturel Saint-Exupéry, à 21 h 30, le samedi 18 octobre 2008. Avec Lucie Boscher, Loïc Brabant, Fabien Joubert, la voix d’Elena Lloria Abascal ; et la bande-son de Damien Roche.

(2) Vous trouverez dans la colonne à droite, sur ce blog, un certain nombre de liens vers des extraits de Tout faut.

 

08.10.2008

Verbes anciens

D’abord deux anecdotes, d’ampleurs diverses certes, mais d’une convergence certaine…

 

1. Le PDG du Bronzeculand France, première puissance touristique planétaire (tremblez, mortels !), un dénommé Mickey Grenelle, époux d’une chanteuse comique (aphone ?), a annoncé, il y a quelque temps déjà, sa volonté de faire disparaître la publicité des chaînes de télévision du service public, dans le but, croit-il – à moins qu’il ne feigne (du verbe feindre), car le bonhomme est roué –, d’améliorer la qualité des émissions.

C’est tout bonnement crétin.

Cet homme ne dispose d’aucun moyen concret, institutionnel ou intellectuel, permettant de relever le niveau, effectivement extrêmement bas, des émissions télévisuelles, de service public ou pas.

Pourquoi ? Parce que le seul moyen de faire une chose pareille demanderait un programme sur cinquante ou soixante ans ; c’est-à-dire sur un temps correspondant à deux générations. Or, le personnel touristico-pipolitique, dans notre belle démocratie à plan quinquenno-électoral intégré, ne dispose pas des moyens, institutionnels et intellectuels, de penser à cette distance.

C’est en somme ce qui nous différencie des autocraties (pensons à l’URSS hier, à la Chine aujourd’hui) ; et pour cette fois du moins, il n’y a aucune gloire à tirer d’une telle différence.

Mais surtout parce que le seul moyen concret de relever le niveau, à la télévision comme ailleurs, tient à la transmission des connaissances, c’est-à-dire, pour l’heure, à ce qu’on appelle encore, par ironie ou par simple oxymore, je ne sais, l’Education Nationale (laquelle sous ce nom ou sous le précédent fut quelque temps la colonne vertébrale de la République).

Le seul moyen de relever le niveau est d’ « élever », au sens propre, je veux dire : d’élever au-dessus de soi, la génération qui vient. Or nous sommes, et ce n’est rien de le dire, sur la « pente descendante ».

La suppression des publicités, si connes soient-elles, et elles le sont d’évidence, n’y changera rien du tout. Cela ne fera rien (sauf sans doute faire monter le prix de la seconde de pub sur les chaînes privées, ce qui est peut-être le but, à moins que ce ne soit un « bénéfice secondaire », comme disent parfois nos amis les psys qui sont, eux, comme chacun sait depuis Freud, économistes jusque dans la libido. Un autre de ces « bénéfices » pourrait être l’intrusion, discrète d’abord, puis affichée, des publicités dans les émissions mêmes, ce qui, me souffle-t-on, est déjà fait, celles-ci ne servant plus guère qu’à assurer la « promotion » de bidules idiots et autres machins stupides : sérieusement, il ne fait que ça, Ruquier, par exemple).

En attendant, ce sont les fournisseurs d’accès aux technologies internet qui seront taxés pour compenser le manque-à-gagner dudit service public; lesquels, en bonne logique ou à peu près, répercuteront la taxe, sinon plus, sur leur clientèle.

Bref, cette question de la qualité évacuée, la chose se résume ainsi : Blague et redevance à part, nous regardions gratuitement des pubs, il nous faudra payer pour ne plus les voir. A moins, bien sûr, que nous ne changions de chaîne…

 

2. « Le maux de tête lui arracha quelques plaines. »

Le maux de tête. Parfaitement. Et quelques plaines.

Non, non, ce n’est pas du surréalisme. Ou plutôt si, c’en est. Du plus moisi. Du surréalisme d’institution, bien sûr. Pour ne pas dire d’Etat.

J’ai moi-même construit cette phrase débile en m’appuyant sur les dernières avancées du pédagogisme de pointe.

Car, voyez-vous, j’ai lu récemment, dans ce qu’on appelle le Cahier de liaison d’une petite fille de CP, ce mot révolutionnaire signé d’un professeur des écoles qui part en retraite à Noël, lequel professeur se trouve être une dame (ce qui n’a rien à voir en soi, mais c’était juste pour le plaisir d’écrire le mot professeur au masculin quand même) :

« XXX s’est plain d’un maux de tête. »

Je n’aurais, je crois, poussé qu’un léger soupir si j’avais lu que la petite XXX s’était « plainte d’un mal de tête » ; j’aurais peut-être grommelé quand même un « au point où on en est… », et serais passé à autre chose.

Mais le cumul m’a tout bonnement sidéré. Et je suis resté coi. Sidéré. Scié, quoi.

Bref, on peut retirer les pubs tant qu’on veut, avec des gens de cette qualité-là pour opérer la transmission des connaissances, si vous voulez mon humble avis, on n’est pas arrivé…

On ferait mieux de retirer carrément toutes les émissions.

Voilà pour les anecdotes.

 

J’ai donc décidé ce soir d’écrire ce billet pour me venger. Ce qui est inutile autant qu’idiot, je le sais bien. Je vais le faire tout de même, en tentant d’être positif (si, si). Et de finir ce billet par quelque chose, pour autant que j’en sois capable, de beau.

Après tout le beau, comme le vrai, d’ailleurs, n’a pas de verbe.

On ne beaute pas.

Pas davantage on ne vérite ni ne vraite.

Le bien, lui, dispose d’un verbe (mais si, voyons, faites un effort).

On bénit.

Ce qui ne fait pas tant laïque (quoique la République ne manque pas, ces temps-ci, de culs-bénis, justement).

Je vais donc vous entretenir, brièvement, de deux verbes anciens.

 

La souffrance a un verbe, mais pas la douleur.

La douleur l’a perdu (a-t-elle eu la douleur de le perdre ?).

C’était le verbe se douloir.

Lequel se conjuguait comme vouloir ou pouvoir.

Ce qui faisait donc, au présent de l’indicatif :

Je me deux,

Tu te deux,

Il se deut…

Ce qui est assez beau, je trouve.

Après que le verbe se douloir a disparu, et avec lui son limpide je me deux, il n’est plus resté qu’aux psychiatres, pour compenser (et parfois décompenser), d’inventer la schizophrénie.

 

L’autre est le verbe faillir, qui n’a certes pas disparu tout entier, mais dont une grande part de la conjugaison, même aux temps les plus simples, a sombré.

(J’écris ces lignes alors que, si l’on en croit les gens qui le disent, la faillite nous guette.)

Il faisait au présent de l’indicatif :

Je faux,

Tu faux,

Il faut…

Troisième personne du singulier recoupant exactement celle du verbe falloir.

J’y vois comme la marque d’une fatalité…

 

Je ne vérite ni ne vraite.

Mais je faux.

 

 

 

 

23.06.2008

Le Commandement de la Machine (5)

Le Commandement de la Machine (1)

Le Commandement de la Machine (2)

Le Commandement de la Machine (3)

Le Commandement de la Machine (4)

 

*****

 

Reste encore ce paragraphe, non numéroté, dont je ne sais plus du tout s’il est ou non une citation :

 

Au plan supérieur où Verbe et Loi sont un, où Logos est Nomos, on peut dire de la Machine, enfer de constructions et destructions incessantes, qu’elle est indifféremment une écologie et une économie. Mais, suspendant au fait l’impossible application de la Loi, la Machine est aussi bien alogique et anomique. De sorte qu’il est de toute façon déjà trop tard. – La succession des promesses n’ajourne que le report à l’inconnu, demain.

 

 

 

 

 

 

Fin.

18.06.2008

Le Commandement de la Machine (4)

Le Commandement de la Machine (1)

Le Commandement de la Machine (2)

Le Commandement de la Machine (3)

 

 

****

 

Quatrième série de coupes :

 

21. Contrairement aux apparences que son intérêt lui dicte de manifester, la Machine est horizontalité pure. – Connectant ensemble selon ses propres lois silencieuses la totalité des produits qu’elle émet sur un marché qui n’est, donc, que la plus évidente de ses manifestations, se développant sans cesse vers l’intérieur comme vers l’extérieur, et par aussi la simple absorption de tout ce qui n’est pas directement son fait, la Machine respire, vit et, dans une certaine mesure partiellement comparable à celle de l’homme : qualitativement égale ou inférieure, à tous point de vue supérieure quantitativement, – pense. Sa pensée n’est pas distincte, en rien, de son action, car elle est matière pure. Et si l’entropie, nécessairement, la travaille du dedans, il faut bien admettre que ce qui doit mourir quelque jour et dispenser ainsi vers le futur une grande quantité d’énergie, occupe manifestement tout le champ du visible, tout le champ de l’irreprésentable. De sorte qu’il est évident que les petits hommes qui, de l’intérieur même de cet agencement de machines que leur esprit ne conçoit que très fragmentairement et ne peut plus du tout se représenter, croient devoir et pouvoir lutter contre l’expansion de la Machine, ne veulent en réalité rien d’autre que leur propre disparition accélérée et partant, avec celle aussi de la Machine, celle donc de toute vie humaine – du moins sous l’actuelle forme qu’ils se figurent qu’elle doit prendre toujours. Ils travaillent néanmoins non pas pour, mais dans la machine ; ils ne savent pas ce qu’ils font. Et, sur le corps plein de la terre, la Machine écrit elle-même en lettres capitales et baignée du sang noir de l’animal humain : In God we trust.

 

1054. Il n’y a sans doute pas de Machine. Quant aux personnages, s’ils sont, ils sont les Interfaces du Néant ; donc ne sont pas.

 

1202. Les hyperassassins du nouvel Alamuth ne sont pas, comme jadis, cachés dans une inexpugnable forteresse, non, ils sont des anonymes disséminés sur tout le territoire qu’ils ont à charge de détruire, et pour être clair, ils vivent, naissent et meurent dans nos cités indéfendables, et conséquemment déjà prises. Ce qui est sûr, c’est que ceux qui ne veulent pas se battre, préférant encore lutter pour d’ineptes droits à la retraite ou à se faire enculer – d’ailleurs bien plus symboliques qu’ils ne l’imaginent –, droits aussi qui non moins ineptement leur ont déjà été donnés, ceux dis-je qui ne veulent pas se battre ne seront bien évidemment d’aucun secours, mais pas seulement. Ils sont aussi les complices réels, confits d’une caracolante et macabre innocence, laissant bavasser leur saloperie intégrale de bonne mauvaise conscience de privilégiés voulant l’être encore davantage ; ils sont les complices réels de ceux qui ont décidé leur extermination pure et simple. En ce sens, les gouvernants cacochymes qu’ils élisent à grands renforts de petites contradictions apparentes, sont simplement mandatés pour maintenir l’archicriminelle illusion de la paix. Tels sont nos suicidaires, aptes seulement à lutter, mais sans conscience aucune de le faire, à la destruction totale d’une civilisation qu’ils haïssent aveuglément.

(A suivre...)

17.06.2008

Nouveaux territoires de l'amour (un peu de narcissisme à la faveur des émeutes de Vitry-le-François)

Territoires de l'amour 1.jpg
Territoires de l'amour 3.jpg

 

Territoires de l'amour 4.jpg

 

 

 

Ce titre demande une explication.

 

Je travaille partiellement, depuis quelques années, à Vitry-le-François.

Le directeur de la scène conventionnée de Vitry, flanqué d’un metteur en scène associé, m’a passé commande, aux environs de Noël 2005, peu de temps donc après les émeutes de novembre, d’une pièce sur « les banlieues ».

– Vous êtes sûrs que vous voulez me demander ça, à moi ? ai-je dit.

– Mais oui, mais oui… fit le premier.

– Mais oui, mais oui… fit le second.

J’acceptai, pensez donc.

Il était surtout question de parler du vivre-ensemble, ou vivrensemble, dans une barre d’immeuble qu’on va raser sous prétexte de rénover le quartier (les salauds).

Quatre comédiens. Un homme (blanc), trois femmes (une blanche, une « black », une « beur »). – Pas de ballon de foot ? Pas de ballon de foot.

 

J’ai dit que j’écrirai une farce.

Au sens aristophanien.

Autant que faire se peut.

 

Son titre fut :

Territoires de la merde.

 

Mon meilleur titre.

Mon synopsis évoquait aussi une émission de télé, sorte de Thalassa des banlieues, cyniquement intitulée : « Territoires de l’amour ».

Mes commanditaires me pressèrent de changer le premier titre (impubliable) pour le second (putassier et cynique). Ce que j’acceptai, avec ma coutumière lâcheté.

Non sans avoir préalablement argumenté :

– Mais merde, quand vous voyez ces émeutes, vous vous dites, comme tout le monde : « Putain, c’est la merde… » et non pas « chouette, c’est l’amour ! ».

Il apparut que j’étais cynique.

Toujours le même déni de réalité.

Mais c’est l’incitation au rêve, à l’émotion, à l’utopie, que j’ai moi toujours trouvée cynique.

Mais bon, je cédai.

 

Puis j’écrivis la pièce.

Mes commanditaires la refusèrent.

Une de mes meilleures pièces.

La scène représente un parking. Les personnages sont : 1. une professeurere des écoles alcoolique dernier stade, célibataire et hystéro-dépressive ; 2. une jeune « beurette » émancipée quoique portant foulard, ayant parfaitement intégré les codes du quartier et transportant un sac très lourd dont nous ne saurons jamais ce qu’il contient ; 3. un politicien libéral-socialiste (c’est-à-dire qu’on ne sait s’il est encarté au Parti Salopiste ou à l’Union pour une Médiocrité Présidentielle) d’une infinie veulerie ; 4. une journaliste « black », très énergique, dirigeant son émission d’une main de fer, coupant la parole, au besoin avec vulgarité, etc. J’avais ajouté une cinquième «  personnage », une sorte d’Intelligence Artificielle qui, dans la dernière partie, c’est-à-dire dans l’émission télé, donnait à chaque phrase prononcée par les autres la note d’audimat. Ce qui rendait bien sûr complètement incohérent ce piètre simulacre de débat – l’annonce d’un 2, par exemple, engageant le locuteur à se contredire lui-même immédiatement, etc.

 

Bref, ma pièce fut refusée. Dès lecture.

Toujours le même déni de réalité (« Ce n’est plus la droite qui est réactionnaire, c’est la réalité », comme le disait quelque part le fade Laurent Joffrin…).

Ils montèrent un autre texte, non-théâtral, sociologique et neuneu, je veux dire : pavé de bonnes intentions idiotes, et comme les programmes annonçaient une pièce titrée Territoires de l’amour, ils conservèrent ce titre de merde que j’avais initialement destiné à illustrer l’abjection journalistique.

CQFD.

 

CQFD est le titre des 20 pages de notes racontant l’histoire de cette commande et de son refus par ses commanditaires mêmes.

Peut-être les publierai-je ici, quelque jour où je serai lassé de pondre de nouveaux billets.

 

Depuis, j'ai archivé la pièce dans Tout faut.

14.06.2008

Interview NDE (2)

Interview NDE (première partie) 

Ange mort. E de Morgan.jpg

** 

LA MORT – Vous voyez, ça ne marche pas.

L’INCONNUE – En effet.

LA MORT. – Vous avez l’air un peu perdue, n’est-ce pas ?

L’INCONNUE. – Oui. Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça. Est-ce alors que je suis morte pour toujours ?

LA MORT. – Dites-vous simplement que vous êtes en vacances ; et que ces vacances n’auront pas de fin.

L’INCONNUE. – Ca, c’est génial.

LA MORT. – C’est d’enfer, même. – Vous reconnaissez-vous dans ce miroir ?

L’INCONNUE. – J’aimerais bien. Qui est-ce ?

LA MORT. – Vous. En ce moment. Ne voulez-vous pas vous reconnaître enfin pour cette belle femme encore ?

L’INCONNUE. – J’aimerais bien. Ou j’aurais bien aimé. Mais il aurait fallu que ce ne soit pas. Ce n’est pas moi, cette femme.

LA MORT. – Si.

L’INCONNUE. – C’est moi ?

LA MORT. – Prenez donc le temps de vous tâter, si vous voulez.

L’INCONNUE. – Je suis belle ?

LA MORT. – Vous êtes belle.

L’INCONNUE. – C’est mon nez surtout qui est plus court qu’avant, non ?

LA MORT. – Il est parfait à présent.

L’INCONNUE. – Vous ne vous moquez pas ?

LA MORT. – Non.

L’INCONNUE. – Je suis belle, maintenant ? Je suis belle !

LA MORT. – Nous repartons du bon pied et dans un nouveau train, ma chère. N’est-ce pas que je suis là pour vous aider, et que vous en êtes bien certaine ?

L’INCONNUE. – Bien sûr. Il semble bien. Dites, pour combien de temps suis-je belle ainsi ?

LA MORT. – Pour le temps qu’il faut.

L’INCONNUE. – C’est merveilleux. Un conte de fées. Vous me rendrez mon nom, après ?

*

LA MORT – Alors, à la gare, ce lundi, il s’est passé quoi ?

L’INCONNUE – Je suis descendue du train et…

LA MORT – Et ?

L’INCONNUE – Et je suis allée au travail.

LA MORT – Ah ! quand même. Je rappelle aux spectateurs que si cette affirmation était fausse, ça sonnerait. Donc, il ne s’est rien passé de particulier ?

L’INCONNUE – Rien du tout, non. Pourquoi ?

LA MORT – Pour rien. Et vous vous en souvenez tout de même ?

L’INCONNUE – Oui.

LA MORT – Ca, c’est fort.

L’INCONNUE – C’est fort. En quoi ?

LA MORT – La ferme. Les autres lundis, vous vous en souvenez ?

L’INCONNUE – Non. Pas vraiment. Ou plutôt, les autres lundis sont ce lundi-là. Pareil. En tous points.

LA MORT – Alors, ce n’est pas un lundi dont vous vous souvenez. Pas un lundi particulier.

L’INCONNUE – Vous êtes psychologue, dites donc.

LA MORT – Oui. Psychopompe, même. Je suis la Mort.

L’INCONNUE – Ca, c’est pour la télé.

LA MORT – Oh, pas seulement. Je suis quelqu’un comme vous et moi. Mais passons. Pas un lundi particulier, donc ?

L’INCONNUE – Non, un lundi normal, tous les lundis de la vie en un seul souvenir invariable.

LA MORT – Souvenir qui donc est faux.

L’INCONNUE – Oui. Souvenir faux mais dont je me souviens.

LA MORT – En somme, vous allez plutôt bien.

L’INCONNUE – Sans doute, oui.

LA MORT – Tout va bien.

L’INCONNUE – Je crois, oui.

LA MORT – Non, sérieusement, tout va bien ?

L’INCONNUE – C’est vrai. Tout va bien.

LA MORT – C’est vrai. Ma chère, vous êtes parfaitement normale. En pleine santé. Heureuse mère de deux jolis enfants. Formidable. Exceptionnelle. Normale. Banale. Une être humaine comme les autres.

L’INCONNUE – Merci, merci. – Mais alors, mon nom ?

LA MORT. – Vous en avez besoin encore ?

L’INCONNUE. – Je ne sais pas. Peut-être pas, non. – Non, en fait.

LA MORT – Voilà, voilà, il ne nous reste plus qu’à remercier notre candidate chez qui les effets de notre Spécial Sérum ne vont pas tarder à se dissiper totalement, laissant à la place de cette émission une zone mémoire entièrement vierge. Merci beaucoup à vous, donc.

L’INCONNUE – Merci à vous.

LA MORT – A demain pour un nouveau Jeu de la Mort en Direct, pour un nouveau JMD.

L’INCONNUE – Merci encore à vous…

Guillerette musique de générique.

13.06.2008

Le Commandement de la Machine (3)

Le Commandement de la Machine (1)

Le Commandement de la Machine (2)

 

 

***

 

Troisième série de coupes :

 

301. Mais dans le nihilisme impérial ne demeure plus d’histoire, plus d’espace ni de temps, plus de société fondée sur un conflit réel ou mimétique, plus de classes et plus d’hommes, finalement. Pauvres et riches sont confits dans la même misère. Tout est égalisé, tout est égal. Ils travaillent pour l’autocratie de la technique, bienvenue les gars.

 

711. Le Commandement de l’Amour, dans sa formulation christique, est impossible à l’homme. Il est exactement prévu pour cela. Il n’y a rien à dire, c’est d’une balistique impeccable, parfaite. Le plérôme réalisé in absentia.

 

 

 

(A suivre...)

12.06.2008

Interview NDE (1)

Je livre ici, en deux fois, une saynète d’interview retranchée (à mon grand regret) de la version définitive de Wonderland. Le nom de la chaîne télé est NDE 1 (Near Death Experience One). L’Inconnue est certainement connecté à un détecteur de mensonges, etc.

Ange mort. E de Morgan.jpg

Studio de télé. Logo NDE 1.Lumières vives, rose fluo. Et une arme, aussi, au bon moment.

Sur le divan hi-tech, l’Inconnue lentement s’éveille – semble-t-il ; la Mort est là déjà, très en beauté…

 

LA MORT. – Elle dort. Elle dort et ne sait pas encore que son visage, nous le lui avons refait à neuf et rajeuni pour la compétition. Je soufflerai sur sa face et elle s’éveillera, attention, 1, 2, 3.

 

*

 

L’INCONNUE – Qu’est-ce que je fais ici ?

 

Atroce feulement numérique.

 

LA MORT – Taisez-vous. Contentez-vous de répondre aux questions.

L’INCONNUE – C’est un interrogatoire.

 

Atroce feulement numérique.

 

LA MORT – Taisez-vous. C’est un débat télévisé.

L’INCONNUE – Cauchemar.

 

Atroce feulement numérique.

 

LA MORT – Taisez-vous, merde.

L’INCONNUE – Laissez-moi sortir.

LA MORT – Nous avons fouillé votre passé. Nous n’avons rien trouvé. De quoi vous souvenez-vous ?

L’INCONNUE – Pardon ?

LA MORT – De quoi vous souvenez-vous ?

L’INCONNUE – Mais… à propos de quoi ?

LA MORT – De quoi vous vous souvenez, putain de merde. Listez vos saloperies de souvenirs par ordre chronologique, ils seront soumis à vérification.

L’INCONNUE – C’est débile.

LA MORT – Et alors ? Je ne vous demande pas ce que vous en pensez. Listez. Listez. Un souvenir. Même un seul, tout petit, paumé dans un coin.

L’INCONNUE – Ouais. La gare, le lundi, c’est à la gare que je viens, un lundi, c’est le lundi que j’arrive à la gare, je vais au travail, à Wonderland.

LA MORT – Quel jour quittiez-vous votre travail ?

L’INCONNUE – Quittiez ?

LA MORT – Quittez. Quel jour quittez-vous votre travail ?

L’INCONNUE – Le samedi. Le vendredi. Je ne sais pas. Peut-être le jeudi.

LA MORT – C’est à la gare ?

L’INCONNUE – Oui.

LA MORT – Vous reprenez le train, c’est bien ça ?

L’INCONNUE – Oui, c’est ça, c’est pourtant logique. Je ne vois pas pourquoi toutes ces questions.

LA MORT – Alors, comment pouvez-vous me dire que c’est un lundi, pas un jeudi, votre souvenir ?

L’INCONNUE – C’est un lundi. Sûrement. Je me vois descendre d’un train. Du train.

LA MORT – Comment peut-on se voir descendre d’un train ? Quand on descend d’un train, on ne s’en voit pas descendre. Vous mentez.

L’INCONNUE – Non, non, je ne crois pas.

LA MORT – Bon. Et que se passe-t-il à la gare ?

L’INCONNUE – Je descends du train.

LA MORT – Ne vous répétez pas. Cherchez. Ca n’a pas d’intérêt, ce souvenir, s’il est juste ce souvenir. Cherchez. Que se passe-t-il à la gare ? 

L’INCONNUE – C’est un lundi, je descends du train… et après… eh bien, après, je ne sais plus.

LA MORT – Vous ne savez plus ? Plus du tout ?

L’INCONNUE – Non. Du tout. Je ne sais rien. Je suis vidée. Et vide.

LA MORT – C’est maigre. Un autre souvenir ? Un homme, par exemple.

L’INCONNUE – Un homme ? Vous voulez dire un homme en particulier ? Non, non, je ne vois pas.

LA MORT – Pourtant vous avez des enfants.

L’INCONNUE – On me les a offerts.

LA MORT – Qui donc ? Un homme, justement, j’imagine.

L’INCONNUE – Non, non, je ne crois pas. A un moment, ils étaient là, c’est tout. Je ne vois que ça.

LA MORT – Le nom de vos enfants ?

L’INCONNUE – Bégonia. Docile.

LA MORT – C’est un souvenir, ça. Deux filles, donc ?

L’INCONNUE – Peut-être. A moins qu’il n’y ait un garçon.

LA MORT – Quels âges ont-ils ?

L’INCONNUE – Je ne sais pas. Il y a longtemps, je trouve, que je les ais.

LA MORT – Mais enfin, vous les aimez ?

L’INCONNUE – Je ne comprends pas.

LA MORT – Vous leur donnez à manger ?

L’INCONNUE – Evidemment. C’est con comme question. Je suis leur mère.

LA MORT – Gardez vos commentaires pour vous. Vous leur donnez à boire aussi, et des vêtements, et ce genre de choses ?

L’INCONNUE – Oui, oui.

LA MORT – Alors vous les aimez.

L’INCONNUE – Même qu’ils vident tout mon compte en banque. Ils pillent même les dettes.

LA MORT – Les chéris…

L’INCONNUE – Les petits enculés, oui…

LA MORT – En somme, vous êtes heureuse ?

L’INCONNUE – Heureuse ?

LA MORT – Oui, vous travaillez, vous gagnez votre vie, vous avez deux enfants parfaitement adorables, vous êtes heureuse. Le bonheur, quoi.

L’INCONNUE – Le bonheur.

LA MORT – Et votre nom, madame, il est revenu votre nom ?

L’INCONNUE – Quel nom ? Ah, mon nom. Non.

LA MORT. – C’est bien, ça. Ca soulage. Quelle expérience.

L’INCONNUE. – Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi je ne sais plus mon nom ?

LA MORT – Je rappelle à nos spectateurs que vous êtes sous sérum de vérité. Et vos enfants, ils ne le connaissent pas votre nom ?

L’INCONNUE – Je ne sais pas.

LA MORT – Comment vous appellent-ils ?

L’INCONNUE – Maman.

 

Atroce feulement numérique.

 

LA MORT – Vous mentez ! N’oubliez pas que je suis là tout spécialement pour vous aider. Comment vous appellent-ils, alors ?

L’INCONNUE – La Vieille.

LA MORT – Bravo. Vous vous sentez vieille, vous ?

L’INCONNUE – Oui.

LA MORT – Quel âge avez-vous ?

L’INCONNUE – Eh bien… écoutez… je dirais… 65 ans…

LA MORT – Faux. Je suis ravie de vous apprendre que, génétiquement, vous avez 34 ans.

L’INCONNUE – Vous savez ça, vous ?

LA MORT – Oui, je sais ça. J’en sais même plus que ça. Ce n’est pas très vieux, 34 ans. La vie va encore vous traîner un moment. Elle va vous traîner longtemps, très longtemps, oui, très longtemps, très très.

L’INCONNUE – Ah oui. Et comment ça ? Et comment vous le sauriez ?

LA MORT – Comment je le sais. Mais parce que vous êtes morte, ma chère.

L’INCONNUE – Rendez-moi mon nom, maintenant. Non, je ne suis pas morte. Et vous non plus, vous ne savez pas mon nom. Pas morte encore, non. Salope. Mon nom.

LA MORT – Je le sais. Mais je ne puis pas vous le dire. C’est tout à fait contraire au règlement.

L’INCONNUE – Cette discussion est atroce.

LA MORT – Fermez-la.

L’INCONNUE – Je ne suis pas morte.

LA MORT – Si. Vous êtes morte. Essayez donc de vous tuer.

L’INCONNUE – Quoi ?

LA MORT – Essayez donc de vous tuer.

L’INCONNUE – On passe encore à la télé, là ?

LA MORT – Oui. L’audimat monte à max.

L’INCONNUE – C’est de la folie.

LA MORT – Si vous ne croyez pas que vous êtes morte, essayez donc de vous tuer. Pour voir.

L’INCONNUE – Pour voir ?

LA MORT – Oui, oui, pour voir. Préférez-vous que je vous tue ?

L’INCONNUE – Non. Non.

LA MORT – Alors, allez-y.

L’INCONNUE – Bon. Pourquoi pas, après tout ?

LA MORT – Adieu Bégonia, adieu Docile.

L’INCONNUE – Quoi ?

LA MORT – C’est ce que vous devriez dire. Adieu Bégonia, adieu Docile.

L’INCONNUE – Adieu Bégonia, adieu Docile.

 

L’Inconnue se tire une balle dans la tête.

 

(A suivre…)

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