22.11.2009

C'est mon choix (parce que je le vaux bien)...

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Je trouve amusant, ce soir, de me citer ; d’extraire un bref morceau d’un billet passé, et de le mettre en quelque sorte à la une – puisque enfin, il est assuré que la tenue d’un blog ressortit plus qu’à tout autre chose au journalisme, ou mieux encore, à je ne sais quel tri sélectif à opérer soi-même dans ses ordures. Et puisque je ne fais après tout, dans cette graphomanie imbécile que bassement imiter cette époque produisant maints objets inutiles destinés à des consommateurs pour le moins compulsifs, voire addicts selon la terminologie scientolâtre en vigueur, autant, plutôt que de se répéter encore d’une façon faussement nouvelle – ce qui reviendrait encore à dériver toujours davantage en bavardage une piètre parole initialement fausse –, autant, dis-je, tenter, en se citant exactement, de ne rien ajouter à cette fausseté première, en espérant que cet inaugural paragraphe lui-même sombre au néant – bon Dieu ! quel charabia !... Mais enfin, voici cette citation, dont je souhaiterais, quelque mal formulée qu’elle soit, qu’elle ne vous paraisse pas tout à fait anodine :

 

 

– Alors ils remplacèrent le mot Bible, qui signifiait Livre, par le mot Média, qui signifie Moyen.

Et il y eut partout des médiathèques.

Et il n’y eut plus nulle part des bibliothèques.

 

Puis vous vîntes.

 

 

 

 

 

 

25.10.2009

D'une chose sans importance

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J’ai oublié la phrase que je voulais écrire ici. Il y était question, peut-être, de littérature, cette sale invention du dix-neuvième siècle. Je l’avais pourtant trouvée hier, cette phrase, je crois. Oui, au matin, la gueule trempée, en faisant la queue à la boucherie. C’est que ça ne devait pas être important… Ah, si ! La formulation exacte ne me revient certes pas, mais il y était question que la littérature est un veau d’or, ou peut-être de plomb, sans grand-prêtre vraiment, les prétendants au titre s’étripant incessamment entre eux avant même que d’y accéder. Les idolâtres sont autant criminels que ridicules. Aucune importance, en effet. Le carré d’agneau de ce midi était excellent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10.10.2009

Regards

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C’est amusant, à la fin.

Les images ont tout envahi, semblent évidemment autorisées. On peut tout montrer, fiction ou réalité ; guerres, viols, meurtres, charniers, opérations médicales. La parole en revanche semble presque interdite. Il faut, dès lors qu’on s’attache à certains sujets graves, et la mode peut fort bien réputer grave, à n’importe quel moment, n’importe quel sujet, délaver des euphémismes qu’auront précédés de plâtreuses circonvolutions oratoires.

 

Badinons donc.

Il faut bien vivre avec son temps.

 

La pornographie règne, dans toutes ses dimensions ; non moins qu’elle est indifférente. La parole, elle, n’a jamais été tant crainte ; au point qu’il nous la faut bannir.

Renouvellement et originalité incessants d’un côté. Identité – dans les deux sens – de l’autre.

Pouvoir d’un côté. Puissance de l’autre.

 

Silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

05.10.2009

Beigbeder-Polanski (le meilleur choix de la rentrée littéraire journaleuse)

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Je me promène dans une quelconque librairie d’agitateurs de néant industriels. Je passe en revue les différentes épluchures de la rentrée littéraire. Tant de noms inconnus ; quelques noms mieux connus, dont journaux et magazines se repaissent. Je peux flâner là sans risque de dépenser mon argent ; c’est déjà ça.

Je prends un livre au hasard, lit quelques lignes de la quatrième de couverture, le repose. Quand je songe à ce qu’un homme doit aujourd’hui s’abaisser pour publier un livre, je doute franchement de pouvoir trouver en son livre autre chose qu’un simple respect des canons de l’époque ; et rien ne me dégoûte comme ces canons-là. Je peux me tromper, bien sûr ; et même, je le souhaite.

De plus en plus, je me méfie des gens qui lisent ; au point que quand on me dit d’Untel qu’il est un vrai lecteur ou pire, un gros lecteur, j’appréhende. Je trouve que beaucoup de gens réputés lire lisent n’importe quoi ; ce qui d’ailleurs n’importe pas, puisque pour la plupart ils lisent n’importe comment.

Je me trouve n’avoir rien à faire dans cette librairie.

Mais enfin, quelque prévenu que je pense être, le bidonnage médiatique fonctionne, tête de gondole aidant. En fait de tête de gondole, j’ai le VGE dans la main. Je m’en rends compte et je repose l’ordure. Je ne vois aucunement dans l’existence de cet auteur et de cet homme, ni dans la manière spécifique dont il est dépourvu de tout amour-propre, un signe quelconque de décadence. La décadence tient seulement au fait qu’il soit parvenu, étant ce qu’il est, à rendre ridicules autant d’institutions qui étaient, peu de temps auparavant, quoique très critiquables, encore à peu près respectables ; qu’il s’agisse de la République française ou de l’Académie. Même l’Union Européenne, pourtant prête à avaliser ou fabriquer n’importe quelle indigence intellectuelle, semble avoir été quelque peu effrayée à l’idée de se doter d’une constitution à l’eau de rose ; mais il faut dire, à sa décharge, que des peuples s’en étaient mêlés, chose qui paraît tout de même quelque peu archaïque et rétrograde dans une démocratie.

Dix minutes plus tard, je me surprends à avoir lu, complètement fasciné, les quinze premières pages du dernier Beigbeder. Un roman français. Je ne suis guère étonné qu’on puisse écrire aussi mal et ne suis point tenté de voir là non plus un signe particulier de décadence. La décadence tient plutôt au fait que l’on publie de telles insignifiances. Tout chez Beigbeder sent le déni de réalité ; c’est un anti-romancier. Une fatuité imbécile gouverne chaque phrase.

Je feuillette d’autres livres, qui ne me paraissent pas aussi bons dans la médiocrité satisfaite. Car il faut tout de même rendre à ce pauvre Beigbeder ce qui lui revient : il est très en avance dans la bêtise. A tel égard que son titre simple, pour ainsi dire post-sollersien, semble tout désigné à servir d’étalon à ces autres romans qui l’environnent. On pourrait le placarder sur chacun d’eux. Un roman français. Un beigbeder, en somme. 654 (ou je ne sais combien) beigbeders pour cette belle rentrée littéraire – une vraie foire aux bestiaux.

– Tu fais quoi, en ce moment ?

– J’écris un beigbeder.

– Tu crois que tu vas y arriver ?

– Je ne sais pas. C’est dur. D’autant que j’aimerais bien le dépasser.

– Tu es fou. Tu es bien trop ancré dans la réalité. Tu n’es pas assez bête, pas assez nul encore ; mais surtout, tu n’es pas encore assez satisfait de tout cela.

– Oui. J’ai bien conscience que c’est beaucoup de travail. D’ailleurs, je trouve que tu ne me méprises pas assez, pas encore assez.

– Cela viendra peut-être. Continue. Le mépris aussi se mérite.

– Figure-toi que je vais pulvériser tout. Mon personnage, qui se trouve être moi, est victime d’un régime policier terrifiant ; oui, il a traversé un village à 185 km/h au volant de sa BMW, écrasant au passage une grand-mère et deux enfants. Et ces salauds de flics le coffrent ! Ah, ah ! Qu’est-ce que tu dis de ça ?

– Certes, c’est très mauvais. Mais ton personnage est simplement un fou dangereux. Tout le monde prendra parti contre lui. Et puis, ce n’est pas réellement autobiographique, donc ça ne compte pas. Non, la garde-à-vue pour une innocente ligne de coke de notre maître-étalon Soljenitsine-Beigbeder est bien meilleure, crois-moi.  

Je songe au vieux Flaubert. Ce sont ses personnages à présent qui écrivent. Bouvard et Pécuchet. Ils se sont entichés du beigbeder et comme rien n’est plus facile à faire qu’un mauvais beigbeder, ils n’ont pas eu la chance d’y échouer – puisque leurs échecs répétés, dans toutes les autres activités auxquelles ils s’essayaient jadis, étaient en somme un trait d’humanité touchant, propre à rendre sympathiques ces deux pitoyables imbéciles ; et ils se retrouvent là, multipliés à l’infini certes mais quintessenciés en un seul nom, étalés sous mes yeux sous forme de livres dans cette espèce de supermarché à bouquins de merde.

Je regrette amèrement, à l’heure où j’écris ces lignes en écoutant avec joie le Requiem de Mozart, de n’être pas tombé sur le dernier fascicule beigbedesque d’Amélie Nothomb. Je ne doute pas que j’en eusse fait mes délices ; mais passons.

Et puis, tout à coup, Polanski !

Enfin, pas Polanski lui-même ! Polanski arrêté ! Et le chœur des vierges qui démarre aussitôt comme un seul homme (si j’ose dire) !

Il faut dire ce qui est : on ne l’entend guère, Polanski.

Polanski est arrêté en Suisse ! Pour un viol d’enfant, plus de trente ans après les faits ! Et pour avoir fui la Justice de son pays, un atroce régime totalitaire (les Uhéça, si j’ai bien compris) ! Et voilà tout à coup Beigbeder évacué, avec sa minable garde-à-vue pour ligne de coke ! La réalité dépasse l’affliction ! Et l’inverse aussi ! Et voilà tous nos beaux pipolitiques partis en conneries comme jadis en croisades !

Les intellectuels français, Ministre de la Turlute en tête, montent au créneau ! Quoi ? Arrêter un artiste pour un viol ? Qu’est-ce que c’est que cette dictature !

L’exercice passe au-delà du talent de Beigbeder ; le pauvre garçon est dépassé. Polanski a droit a un véritable tsunami médiatique. Il ne s’agit plus de démontrer qu’un artiste arrêté par la police pour consommation de stupéfiants est victime d’un régime policier ; la chose semble immédiatement à la portée du premier imbécile déconnecté de la réalité venu !

  Non, il s’agit à présent de démontrer au monde que l’arrestation d’un artiste de stature internationale pour viol d’enfant et délit de fuite est une monstruosité pure ! La meilleure preuve en est que l’artiste a pu faire ses meilleurs films pendant cette cavale, que sa femme a été assassinée et qu’il fut un survivant du ghetto de Cracovie !

Je veux bien ne pas douter des deux derniers points, et même, soyons con, admettre le premier, ce qui revient à le concéder à la rumeur (je ne suis pas bien certain d’avoir vu un Polanski depuis le très surestimé Rosemary’s baby).

Et là, on se bouscule au portillon ! BHL, Ormesson, Bruckner, Matzneff, Kouchner, Mitterrand Junior ! Et tant d’autres ! Même Milan Kundera, paraît-il, pétitionne ! Il ne manque, Dieu sait pourquoi, que Bertrand Cantat (lui au moins, il aurait pu nous éclairer) !

Matzneff, charmant garçon, dit qu’il faut pratiquer je ne sais quelle « suspension du jugement ». Mais je veux bien, moi.

Qu’on ne se méprenne pas, je ne juge pas Polanski. Je ne suis pas au courant des faits précis, ni de rien, et je n’en présume absolument pas. Ni dans un sens ni dans l’autre.

BHL, avec son aplomb coutumier, dit exactement n’importe quoi sur le droit ; que toutes les sociétés civilisées sont organisées autour de la prescriptibilité des crimes (sauf les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité) ! Et donc que le droit pénal américain est illégal et irrecevable devant BHL ! Et qu’il faut le faire céder !

Et qu’en plus la victime a pardonné ! A grands coups de dollars, mais peu importe ! Et d’ailleurs, que Polanski a toujours nié.

Les pauvres pitres !

Que la Suisse, aplatie déjà, non moins d’ailleurs que la France, devant le démocrate Khadafi, s’aplatisse aussi devant la demande américaine d’arrestation, alors que Polanski visite depuis longtemps ce pays où il possède, si j’ai bien compris, un chalet, je veux bien l’admettre, moi ; et même qu’il y a sans doute là-dedans de vasoullieux arrière-fonds de politique internationale et de secrets bancaires…

Il y a juste que Polanski doit répondre de ses actes (que ce soit du viol d’une enfant ou de sa fuite) selon le droit américain en vigueur et que je ne vois pas pourquoi la Justice américaine, devant la notoriété du bonhomme, s’abstiendrait de l’appliquer ; être acquitté s’il est innocent et condamné s’il ne l’est pas. Cinéaste ou pas ; veuf ou pas ; survivant des atrocités du XX° siècle ou pas.

Mais comment vous dire ? Je me fous de Polanski comme de mon premier beigbeder (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs). Je comprends même très bien qu’il se soit tiré, Polanski, quand il a vu qu’il risquait cinquante ans de taule. Ce qui est intéressant, c’est la demande partout étalée d’impunité ; et l’incompréhension.

D’ailleurs, cette demande-là aussi, si l’on veut, se tient. Elle se fonde sur une défense du crime. Mais alors il faut défendre le crime, et pas nous bassiner de morale à la con (oh, les gentilles victimes ! oh, les méchants bourreaux !) comme on le voit faire depuis trente ou quarante ans. Mais alors il faut y aller carrément, et dire tout net qu’un artiste reconnu, parce qu’il est artiste et parce qu’il est reconnu, peut faire exactement ce qu’il veut, en toute impunité ! Moi, je trouve que ça peut très bien se tenir !

On peut tout à fait défendre que certaines minorités devraient avoir droit à des privilèges ! On peut tout à fait défendre la féodalité ! Cela s’est déjà vu ! De l’Ancien Régime jusqu’à l’Union Européenne ! Je n’ai rien contre, même. Mais ce n’est pas tellement l’ordinaire dada de ces gens-là, les BHL et consorts ; ils exercent ordinairement leurs privilèges sans avoir même à les défendre.

Il n’y a plus que Beigbeder pour tenir des propos dans ce genre-là (je crois qu’il ne s’en rend pas bien compte, tant la réalité lui est étrangère). Mais son échelle est toute petite. Il a seulement l’air de reprocher à l’Etat de ne pas lui avoir fourni un bon souvenir de ses deux nuits de garde-à-vue (ni whisky ni fauteuil club), le pauvre lapin. Et il ne comprend pas, mais vraiment pas, comment notre beau pays a pu en arriver là ! Alors qu’il n’avait rien fait (quoi ? c’est illégal, la coke ?).

Pour clore ce billet, vraiment parti de traviole, il ne me reste plus à souhaiter que Polanski soit innocent du viol qu’on lui reproche ; qu’il le prouve ; en soit acquitté ; et prenne vingt ans quand même pour avoir fui la justice de son pays !(*)

 

 

 

 

 

 

(*) Comme mon avis n’a aucune espèce d’importance, je me permets de plaisanter jusqu’à la dernière ligne. Quant au sous-titre de ce billet, «  le meilleur choix de la rentrée littéraire », il est seulement expliqué par le fait que je n’ai acheté aucun livre – je m’en suis tellement voulu d’en avoir acheté un l’année dernière.

 

Edit : Sur Polanski, ou plutôt sur les réactions à l'arrestation de Polanski, lire aussi sur Stalker Le bal des dégueulasses.

 

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15.06.2009

Les morts

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Le théâtre est politique.

J’entends dire ça, de temps à autre.

Je veux bien, moi.

Je suis même fondamentalement d’accord.

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10.06.2009

1918

Le vieux monsieur, né dans une époque où l’on pouvait encore juger du monde par ce qu’on en voyait couramment soi-même, me raconte cela, qui a marqué son enfance et peut-être en a signé la fin : l’armée allemande pénétrant sans qu’aucun combat n’ait été livré dans son village de Lorraine. C’est simple : l’armée française a reculé, l’armée allemande a avancé, et c’est tout ; pas un coup de feu. La guerre, il ne l’a finalement vue, et entendue, que cinq années plus tard, lorsqu’elle est repassée dans l’autre sens, avec des combats cette fois, mais bien peu de Français encore pour les livrer.

Un peu plus tard, à propos d’autre chose, il dit que la génération de 1968, finalement, c’est la génération élevée par ceux qui ne se sont pas battus en 1940. Il dit cela, et ne dit que cela ; il ne dit pas, avec une radicalité abusive, par exemple, que les lâches ont levé et nourri des traîtres. Après tout, il a vécu avec ces gens-là ; certainement même les a-t-il aimés ; et il a mêlés à ceux-ci ses propres enfants, qui sans doute s’y sont fondus.

La France, quelque attention qu’elle ait ou non portée à l’humiliation allemande du traité de Versailles, en est donc restée à cette formule : la Der des Ders ; et dans une large mesure, même, au sens le plus trivial, elle y est restée. Le vieux monsieur, par la suite, est allé perdre une guerre en Indochine ; son frère cadet, en Algérie. Guerres dont on a pu avouer, ensuite et plus ou moins franchement, que l’issue nous indifférait en quelque sorte… Voilà, c’est fini. C’était fini depuis 1918. En 1968, on a bruyamment fêté en France les 50 ans de la Der des Ders.

J’aime beaucoup Dada, cette convulsion fulgurante, par-dessus tout inassignable, née du dégoût de la grande boucherie européenne. Je l’aime d’autant plus que je voue aux gémonies tous ses continuateurs prétendus. Que l’art officiel, aujourd’hui, se réclame de Dada n’est pas seulement une escroquerie manifeste ; c’est avant tout un symptôme. La Der des Ders. Il ne s’est rien passé depuis, et rien surtout ne doit arriver. Sauf du fric.

 

01.06.2009

En attendant Darcos...

Le texte qui suit a maintenant dix ans, voyez comme il se conclut :

 

Quant à l’élimination de toute common decency, c’est-à-dire la nécessité de transformer l’élève en consommateur incivil et, au besoin, violent, c’est une tâche qui pose infiniment moins de problèmes [que d’imposer volontairement la « dissolution de la logique », note du copieur]. Il suffit ici d’interdire toute instruction civique effective et de la remplacer par une forme quelconque d’éducation citoyenne, bouillie conceptuelle d’autant plus facile à répandre qu’elle ne fera en somme que redoubler le discours dominant des médias et du show-biz ; on pourra de la sorte fabriquer en série des consommateurs de droit, intolérants, procéduriers et politiquement corrects, qui seront, par là même, aisément manipulables tout en présentant l’avantage non négligeable de pouvoir enrichir à l’occasion, selon l’exemple américain, les grands cabinets d’avocats.

Naturellement, les objectifs ainsi assignés à ce qui restera de l’Ecole publique supposent, à plus ou moins long terme, une double transformation décisive. D’une part celle des enseignants, qui devront abandonner leur statut actuel de sujets supposés savoir afin d’endosser celui d’animateurs de différentes activité d’éveil ou transversales, de sorties pédagogiques ou de forums de discussion (conçus, cela va de soi, sur le modèles des talk-shows télévisés) ; animateurs qui seront préposés, par ailleurs, afin d’en rentabiliser l’usage, à diverses tâches matérielles ou d’accompagnement psychologique. D’autre part, celle de l’Ecole en lieu de vie, démocratique et joyeux, à la fois garderie citoyenne – dont l’animation des fêtes (anniversaire de l’abolition de l’esclavage, naissance de Victor Hugo, Halloween…) pourra avec profit être confiée aux associations les plus désireuses de s’impliquer – et espace libéralement ouvert à tous les représentants de la cité (militants associatifs, militaires en retraite, chefs d’entreprise, jongleurs ou cracheurs de feu, etc.) comme à toutes les marchandises technologiques ou culturelles que les grandes firmes, devenues désormais partenaires explicités de « l’acte éducatif », jugeront excellents de vendre aux différents participants. Je pense qu’on aura également l’idée de placer, à l’entrée de ce grand parc d’attractions scolaires, quelques dispositifs électroniques très simples, chargés de détecter l’éventuelle présence d’objets métalliques.

 

Jean-Claude Michéa, L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes.

30.05.2009

Croupir

On ne peut pas dire que je surestime le théâtre de mon époque ; il arrive donc qu’on me demande pourquoi je n’écris pas des romans…

 

Je ne m’intéresse presque plus aux actualités, aux nouvelles, aux informations, aux médias ; ils passent quand même. Le monde ne bruit pas d’autre chose.

Au vu du français qu’on enseigne à l’école, et des livres que publient de sinistres coteries parisiennes, il faut admettre que lire ce qui paraît ne doit plus avoir pour quiconque d’un peu intelligent la moindre espèce d’intérêt.

Ne pas lire peut aussi être un acte critique. 

 

(La seule chose, généralement ignorée dans les campagnes, qu’on peut finalement apprendre de Saint-Germain-des-Prés, et qui a également l’immense avantage de dispenser de s’y rendre, c’est que le mot pré peut avoir pour adjectif pratin.)

 

Lire un roman, désormais, c’est tolérer une manière de journalisme amateur qui ne prétendrait même pas, alors que cela seulement pourrait être un peu drôle, dire quelque chose d’important (– Alors, tu la craches, ta gavalda ?) ; ou inversement, qui prétendrait tellement à la révélation, au sens journalistique, d’importance, qu’il en deviendrait aussitôt stupide de boursouflures (Dan Brown, par exemple).

J’attends donc la sortie, je ne sais quand, du prochain roman de Houellebecq.

 

De toute façon, on est bons pour le cinéma et, bêtise pour bêtise, personne d’un peu sensé ne fait même plus mine d’en attendre quoi que ce soit d’un peu intelligent.

 

Adios.

 

 

 

 

 

 

 

20.05.2009

La création veut des pièces nulles !

Invité en guise de changement de décor, à lire trois minutes de texte sur l’art du théâtre à la suite du directeur du théâtre et d’un comédien, j’ai donné ce petit montage :

 

 

 

 

 

L’intellectuel irrite l’homme cultivé comme l’adolescent irrite l’adulte, non par l’audace de ses idées mais par la banalité de ses présomptions.

 

Nicolas Gomez Davila

 

[Je précisai ensuite, pour la compréhension de l’auditoire, que ce qui est nommé régie dans le texte qui suit est ordinairement nommé mise en scène, et régisseur metteur en scène.]

 

La mise en scène est-elle une création ou une interprétation ?

Le créateur, au théâtre, c’est l’auteur. Dans la mesure où il nous apporte l’essentiel. Quand les vertus dramatiques et philosophiques de son œuvre sont telles qu’elles ne nous permettent aucune possibilité de création personnelle, lorsque nous nous sentons encore, après chaque représentation, son débiteur. Ce qui ne signifie pas que l’œuvre soit parfaite. La perfection d’ailleurs, c’est Voltaire dramaturge.

Donner son sens, par le jeu des corps et de l’âme des interprètes, à une scène de Shakespeare par exemple, est une tâche qui exige du régisseur l’emploi de toutes ses facultés d’artiste, mais ça n’est jamais qu’une œuvre d’interprétation. Le texte est là, riche au moins d’indications scéniques incluses dans les répliques mêmes des personnages (mise en place, réflexes, attitudes, décors, costumes, etc…). Il faut avoir la sagesse de s’y conformer. Tout ce qui est créé hors de ses indications est « mise en scène » et doit être de ce fait méprisé. Et rejeté. J’ai pris l’exemple de Shakespeare parce que chacune de ses œuvres offre au régisseur trop imaginatif l’illusion et les tentations de la création. Ce n’est pas l’imagination du régisseur qui doit ici imposer la vue d’un personnage, cela est insupportable ; c’est le personnage qui, suffisamment dépouillé, doit rester « ouvert » à l’imagination du public. Ce dépouillement, facilité déjà par les rares indications scéniques de Shakespeare, implique bien entendu un jeu plastique ordonné, sans bavure, mais exige par contre du comédien une sensibilité toujours frémissante, toujours en contact avec le public.

Je me permets d’ajouter que si le régisseur faisant « répéter » un chef d’œuvre se considère comme un créateur, j’en dirais autant des comédiens. Et du public aussi, pourquoi non ? Rappelez-vous cette boutade des vieux comédiens : « l’auteur écrit une pièce, le comédien en joue une autre, le public en comprend une troisième ». Mais alors, je vous le demande, qui sera un interprète ? Quand ça ne serait que pour donner un sens précis à chaque mot de notre profession, il serait indispensable de s’en tenir à une distinction raisonnable en ce qui concerne les notions de créateur et d’interprètes.

Il reste cependant un champ clos où le metteur en scène affamé de création peut trouver pâture à son génie dévorant : lorsque la pièce est nulle ; lorsqu’elle n’est plus, à l’implacable usure des répétitions, qu’un prétexte, un inévitable aide-mémoire. Parmi les pratiques du comédien, il existe cependant un art authentique de création. Celui du Mime. « Un canevas, et mon corps parle. »

 

Jean Vilar  

 

[J’ajoute que l’art du mime a certainement disparu avec le respect, et donc la possibilité, du silence.]

 

Lorsque la rouerie commerciale des uns exploite la crédulité culturelle des autres, on parle de diffusion de la culture.

 

Nicolas Gomez Davila

 

 

 Je conclus donc par ce titre : La création veut des pièces nulles !

27.04.2009

Une devise pour l'Union Européenne

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Puisque le très lamentable in varietate concordia ne sert même pas, latin oblige – c’est suspect, non, le latin ? c’est à la fois érudit, donc antidémocratique, impérial, donc potentiellement colonialiste, et chrétien, donc mal –, de devise à l’Union Européenne (devise volontairement mal traduite en français, si vous voulez mon avis, par : Unie dans la diversité, quand les autres postnations traduisent par l’équivalent de unité dans la diversité, même si je puis admettre que : unité dans la variété aurait trop fait concours de l’Eurovision et que la conservation du mot concorde est élitiste, ce dernier mot ne s’appliquant ni à la place parisienne ni à l’avion foutu à la casse), il faut bien considérer que la seule devise officielle de l’UE, la seule capable en tout cas de dire intégralement ce qu’elle est, c’est l’euro.

Aussi, comme je suis une belle âme, sensible, charitable, ouverte, tolérante et tout le fourniment, ai-je pris sur moi, au moment que s’ouvrent ces formidables érections eulopéennes (pardon) qui ne manqueront pas de passionner notre postnation de pluriens, de proposer une nouvelle devise :

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