24.11.2009

Ampleur de l'élément moral

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’image que nous voyons pour la première fois, nous la construisons immédiatement à l’aide de toutes nos anciennes expériences, chaque fois selon le degré de notre probité et de notre équité. Même dans le domaine de la perception sensible il n’est d’autres expériences vécues que morales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22.11.2009

C'est mon choix (parce que je le vaux bien)...

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Je trouve amusant, ce soir, de me citer ; d’extraire un bref morceau d’un billet passé, et de le mettre en quelque sorte à la une – puisque enfin, il est assuré que la tenue d’un blog ressortit plus qu’à tout autre chose au journalisme, ou mieux encore, à je ne sais quel tri sélectif à opérer soi-même dans ses ordures. Et puisque je ne fais après tout, dans cette graphomanie imbécile que bassement imiter cette époque produisant maints objets inutiles destinés à des consommateurs pour le moins compulsifs, voire addicts selon la terminologie scientolâtre en vigueur, autant, plutôt que de se répéter encore d’une façon faussement nouvelle – ce qui reviendrait encore à dériver toujours davantage en bavardage une piètre parole initialement fausse –, autant, dis-je, tenter, en se citant exactement, de ne rien ajouter à cette fausseté première, en espérant que cet inaugural paragraphe lui-même sombre au néant – bon Dieu ! quel charabia !... Mais enfin, voici cette citation, dont je souhaiterais, quelque mal formulée qu’elle soit, qu’elle ne vous paraisse pas tout à fait anodine :

 

 

– Alors ils remplacèrent le mot Bible, qui signifiait Livre, par le mot Média, qui signifie Moyen.

Et il y eut partout des médiathèques.

Et il n’y eut plus nulle part des bibliothèques.

 

Puis vous vîntes.

 

 

 

 

 

 

19.11.2009

Un cigare dans la bouche de Tolstoï, de Nilo Cruz, par Aurélien Lemant et Pascal Adam

Cruz, Anna in the tropics.jpg
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(Article initialement publié sur le Ring : ICI.)

 

Pascal Adam : Autant être pour une fois positif et dire d’emblée : Un cigare dans la bouche de Tolstoï est une bonne pièce [1]. Enfin, c’est plutôt une bonne pièce. Pour être tout à fait honnête, je dirais que c’est hélas une bonne pièce, non sans ajouter que, peut-être, c’est le marasme de rien moins que presque tout le reste qui me contraint à trouver cette pièce bonne – ce qui, tout de même, n’est pas si mal ; disons que c’est une question : je me demande si je ne trouve pas cette pièce intéressante que par défaut.

La personne – elle ne signe pas – qui, aux éditions de L’Arche, a écrit la présentation du livre, bien involontairement sans doute, me donne, mais en creux, la raison pour laquelle cette pièce, hélas donc, me paraît bonne : 

« Il y a donc chez Nilo Cruz un sens de l’élégance et de la cohérence qui est presque à l’opposé de la fragmentation caractérisant la structure de nos autres pièces occidentales. Question de culture. Comme de lecture. »

Tout est là, donc. Je veux bien que l’élégance puisse n’être pas primordiale à la réussite d’une œuvre dramatique ; et admettre qu’elle peut être superfétatoire – en quoi il me semble, au vu du glorieux passé de la littérature dramatique française, faire une concession rien moins qu’énorme. Mais qu’à cette absence d’élégance se joigne une incohérence avouée, mieux : revendiquée – quoique dissimulée ici sous l’ « euphémisant » terme de fragmentation et mal compensée par l’impropre emploi de celui de structure – donne une idée assez juste de l’innommable cochonnerie [2] européenne dans laquelle s’ébrouent ici des centaines, des milliers de cochons dramaturgiques réclamant à grands gueulements leur glandée.

Mais je demeure positif et ne chicanerai point à Nilo Cruz l’élégance ni la cohérence. C’est certainement, oui, une question de culture ; d’ailleurs, la pièce est très lisible. Très loin au-dessus des productions de « textes de théâtre » made in Europa, la pièce s’élève pour ainsi dire jusqu’au niveau d’un très passable roman.

 

Aurélien Lemant : Ladite présentation ne tient d’ailleurs pas compte un seul instant de l’Histoire de cet autre théâtre occidental, le nôtre, donc. Comme s’il n’avait jamais existé avant, mettons les années 60. Tu parles de la littérature dramatique française, mais où sont passés Marlowe et Schiller, par exemple ? Réponse : on lit aujourd’hui – à supposer qu’on lise encore du théâtre, en général, on va plutôt le voir –  des auteurs (tu dis des cochons, d’accord) qui ne resteront pas, qui ne laisseront rien. L’important est de comprendre qu’il n’y a plus vraiment d’auteurs, ou que tout le monde en est devenu un ; de comprendre que l’on n’écrit plus pour être lu mais pour la scène. N’était le fait qu’écrire pour la scène, quand on écrit du théâtre, c’est la moindre des choses. La moindre en effet. Car si je sais, avec Molière, tiens, que le théâtre est fait pour être vu, je dis qu’il n’y a pas grand chose à penser d’un théâtre qui ne serait pas un peu écrit pour le lecteur, ou dont le lecteur ne serait qu’un artiste ou un technicien du spectacle. Le texte théâtral devient-il un accessoire, un prétexte à faire une mise en scène, un support et baste ? Tu me disais toi-même il y a peu qu’on n’écrit plus de critique des textes de théâtre, en France – effectivement, seuls les spectacles sont aujourd'hui chroniqués par la presse. Et regarde, Libération vient de supprimer sa page théâtre. Ce n’est pas une crise. C’est un aboutissement. 

 

PA : Je suis bien d'accord. Corneille, Marlowe, Schiller ont été passés par la fenêtre, comme presque tout ce qui est d'avant 1960 (sauf Dada et ses affidés). Et tout doit devenir éphémère, au premier chef les textes, afin que rien ne soit conservé - et d'un certain point de vue, il faut bien admettre que c'est justice. Par « cochons », je n'entendais pas seulement les auteurs, mais avant tout les metteurs, puisqu'ils détiennent le pouvoir économique et fabriquent objectivement ce post-théâtre-là , souvent en passant des commandes. Ce qui, bien sûr, n’exonère les auteurs ni de leur médiocrité ni de leur servilité. (Il n’y a aucune raison de « défendre les auteurs dramatiques contemporains », en général ; la seule raison de défendre un auteur, c’est d’aimer ce qu’il écrit.)

Le post-théâtre, le show, dans lequel l'Europe est entrée ne peut plus se permettre la formule américaine - de facture juridique romaine autant que biblique, finalement - : Your word is law. Il faut voir comme ici l'obligation faite aux metteurs en scène par Beckett puis ses ayant-droits de respecter les didascalies est devenue incompréhensible. C'est une chose qui n'est plus qu'anglo-saxonne. On sent, pour revenir à nos moutons, que c'est cette conception-là qui régit encore le théâtre américain dans lequel Cruz s'inscrit.

 

AL : En France, on met un point d’honneur à ôter les didascalies. Horovitz écrit cette indication, en exergue à l’un de ses textes dramatiques : « Jouez la vérité, vous en serez récompensés. » Pour les européens, les didascalies, et partant les indications, ne font pas partie de la vérité ! Beckett a voulu se prémunir. Tu dis d’Un cigare dans la bouche de Tolstoï qu’elle s’élève au niveau d’un roman. C’est vrai, et j’y reviendrai, mais tiens-tu le genre romanesque pour supérieur par définition, ou bien est-ce encore une fois par seule comparaison avec le marasme ?

 

PA : De toute façon, comme le laisse entendre la présentation du livre de Nilo Cruz, ici, les choses n’ont plus guère de sens. Si l’on peut faire entrer en scène Andromaque à poil et pendue à un croc de boucher, mettre un point d’honneur à dire correctement le texte de Racine n’est qu’une aberration de plus. Ce qui est réellement étonnant, en fait, ce n’est pas que les metteurs en scène aient fait sauter les didascalies, c’est qu’ils aient conservé les dialogues ! Mais ça y est, ils ont enfin commencé de se débarrasser de ce pesant et bien trop contraignant archaïsme-là et ils pourront bientôt faire tout le n’importe quoi qu’ils « délirent ». Ils seront enfin de purs « créateurs » dégagés de tout souci d’interprétation, comme d’ailleurs de tout souci de connaissance historique. (D’où la juste disparition de la page théâtre de nos camarades libérationnants.) Ces anticonformistes de ministère auront juste besoin de scénarios de spectacles, c’est-à-dire des textes les moins écrits possibles, aux répliques de plus en plus brèves pour être sur- ou sous-titrées sans perte, ce qui va développer une langue standard d’une pauvreté à pleurer, c’est-à-dire exactement la langue de communication globalisée impérativement nécessaire à ce monde qu’ils prétendent critiquer, attaquer, rejeter, vomir, vilipender, vouer aux gémonies… Et c’est très drôle, au fond, parce qu’ils sont morts (et comme j’ai décidé ce jour de ne pas dire du mal des morts, je n’en nommerai aucun !).

Quant au roman, il n’est bien sûr pas, en tant que genre, supérieur ou inférieur au théâtre, et si le roman de notre époque est assez misérable, c’est encore dire quelque chose du théâtre de noter qu’une bonne pièce aujourd’hui peut se lire comme un roman très passable ! Dire que la pièce de Nilo Cruz peut se lire comme un roman, c’est dire aussi qu’elle renoue – du moins pour nous, lecteurs européens – avec toute cette tradition d’un théâtre soumis à des règles éprouvées d’écriture dramatique grâce auxquelles un auteur sait que ce qu’il écrit, c’est une représentation.

Un cigare dans la bouche de Tolstoï s’ouvre d’ailleurs sur une didascalie très belle, aux antipodes de l’esthétique de nos « scènes », défendant en quelque sorte la décence et la dignité des personnages : «  Note aux costumiers : ces ouvriers étaient toujours bien habillés. Ils portaient beaucoup de lin blanc et beige, et leurs vêtements étaient toujours amidonnés et repassés. »
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AL : L’exact opposé de nos acteurs en noir et gris, couleur bureaucratie pour la version française (Patrice Chéreau, Jean-Pierre Vincent…), ou t-shirts fluo et pantalons rouges pour la version allemande (Thomas Ostermeier…) [3]. Tu remarqueras que je ne dis aucun mal des morts, je regarde et je constate. A leur décharge, il est vrai que le théâtre de Shakespeare ou de Musset ne livre pas de notes aux costumiers.

Blague à part, le texte de Cruz offre à ses personnages une élégance qui ne s’en tient heureusement pas qu’à la tenue vestimentaire. Les dialogues, puisqu’il s’agit de cela. De la poésie, souvent. De la littérature, quelques fois. Les protagonistes sont tous issus d’un milieu populaire – les ouvriers dont il est question dans la didascalie que tu cites travaillent dans une fabrique de cigares qui sera le principal lieu de l’action. Lorsqu’il leur a distribué leur partition, Nilo Cruz ne s’est pour autant pas complu dans la vulgarité qui est de mise quand on dépeint aujourd’hui des prolétaires au théâtre. Voici donc une pièce qui ne se soucie guère de quotidienneté et de réalisme social dans ses dialogues, privilégiant l’hypothèse selon laquelle les acteurs l’insuffleront de toute façon.

A cet égard, la scène cruciale que j’appelle scène du cigare, faite de descriptions des fumées et arômes d’un havane que chacun se transmet rituellement, vaut bien certaines analyses picturales, et toutes les publicités du monde, puisque c’est à qui parlera le mieux de ce petit objet de consomption : un cigare « au fond de cerise », « doux comme une mangue », qui « brûle comme un rêve bleu », « parle des forêts et des orchidées » et « soupire comme un coucher de soleil ».

 

PA : Voilà une manière de parler et faire parler des ouvriers qui, en effet, pour détoner avec la représentation admise des ouvriers, et spécialement des ouvriers américains, n’en est pas moins réaliste. C’est que la pièce se passe en 1929, en Floride, dans une fabrique artisanale et familiale de cigares peuplée de Cubains émigrés aux Etats-Unis. Or, la tradition, importée de l’île, c’est que, tandis que les ouvriers, pour la plupart analphabètes, travaillent, un lecteur, c’est-à-dire un homme exclusivement employé à cela, leur lit à voix haute, dans le cours des semaines ou des mois, quelques-uns des chefs d’œuvre de la littérature mondiale. Ce que raconte la pièce, en somme, est l’arrivée d’un nouveau lecteur, Juan Julian, et ce que provoquent sur les couples travaillant là et sa personne et la lecture qu’il fait à voix haute d’Anna Karénine, de Tolstoï (d’où les titres, oui, Un cigare dans la bouche de Tolstoï étant la traduction fort peu littérale d’Anna in the tropics.)

 

  AL : Le titre original de la pièce résonne comme une comédie musicale américaine. On entend bientôt les chœurs volontaristes, l’ascension de violons aigrelets, partition de Rodgers, livret d’Hammerstein. Et il y a quelque chose de très musical, en effet, et de très américain, dans ce drame d’exilés, d’îliens partis rouler des cigares sur les côtes de Floride. A commencer par ces grandes scènes d’usine, ouvriers se lançant le dialogue comme on s’envoie des balles, figurants qu’on imagine multitude dans les recoins de la fabrique, femmes qui attendent le bateau sur le quai alors que leurs hommes parient sur les combats de coq. Et encore ces didascalies qui proposent le rire, à chaque page, à l’ensemble des comédiens, de prime abord de façon pénible. Un système. Puis, l’on se dit qu’entre l’automatisme des rires enregistrés à l‘américaine  d’un côté, le ricanement réflexe du public français en toute circonstance de l’autre, et l’enthousiasme contraint des applaudisseurs de plateaux télévisés au centre… finalement, se faire voler son rire par des personnages, et assister impuissant au spectacle de la joie – même jouée par des professionnels – peut devenir une belle chose.

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PA : Ce que la pièce donne à voir, c’est l’évolution de ces ouvriers pour la plupart en couple – et il faut à la finale compter le personnage de Cheché comme appartenant à un couple, sa femme l’ayant plaqué pour un précédent lecteur –, à mesure que la lecture de cet adultère russe se déploie dans les consciences et les imaginaires et que la personnalité du lecteur leur devient familière. Tout cela finira mal, car lire est dangereux et que l’on ne propose impunément à des gens qui ne vous demandaient rien, ou au contraire seulement cela, d’entrer dans l’imitation, certes plus ou moins consciente selon les niveaux de lecture (ou plutôt : d’audition) de l’adultère Anna Karénine. Notons que Santiago, le plus âgé des personnages, patron de la fabrique, joueur invétéré et conséquemment criblé de dettes, trouvera son « salut » quant à lui non pas dans l’imitation d’Anna mais dans celle de Lévine, qu’il comprend comme s’étant « dévoué toute sa vie à sa ferme » ; et de reprendre en main sa fabrique.

On est d’emblée, mais sans aucune ostentation ou forfanterie formelle, dans le théâtre dans le théâtre, et avec une telle évidence que c’est à peine si l’on s’en rend compte. A la finale, on est davantage proche d’Emma Bovary que d’Anna Karénine (après tout, le lecteur de Madame Bovary qui aurait l’idée aussi saugrenue que courante de se moquer d’Emma Bovary, omet fréquemment le fait qu’il accomplit exactement la même chose qu’elle : il lit ; et certainement pas mieux.) Emma Karénine, c’est moi.

Mais ce n’est pas la seule dimension. Ou plutôt, elle en croise une autre, non moins politique, à la faveur toujours du personnage finalement central de Cheché, qui est celle de la modernité, et partant celle de la machine, de la technique – publicité incluse. Du fait de l’absence relative de Santiago, le patron, comme aussi du fait de la concurrence, la question se pose de moderniser l’outillage de la fabrique, afin de ne pas se laisser distancer. L’idée d’introduire des machines, et donc, du fait du bruit, de virer au premier chef le lecteur, est en réalité apportée par ce même Cheché, qui est plus ou moins le frère du patron et veut le pouvoir, non moins qu’il est, du fait de son histoire intime, l’ennemi du lecteur.

 

JUAN JULIAN. – Regardons les choses en face : les cigares ne sont plus très populaires. Les films de cinéma montrent maintenant des stars qui fument des cigarettes : Valentino, Douglas Fairbanks... Ils fument tous des clopes, fini les gros cigares. Vous n’avez qu’à aller à Hollywood et proposer nos cigares aux producteurs.

CHECHE. – Vous devenez cynique…

JUAN JULIAN. – Je vous mets en garde. Cette façon de vivre à cent à l’heure avec des machines, des voitures, ça freine la consommation de cigares. Et vous voulez savoir pourquoi, señor Chester ? Parce que les gens préfèrent tirer deux trois taffes rapides, le genre de taffes qu’on attend d’une cigarette. La vérité, c’est que les machines, les voitures, ça nous empêche d’aller faire une promenade, ou bien nous asseoir sur un banc dans le parc, pour fumer un cigare lentement, au calme. Comme il se doit. Vous voyez, Chester, vous voulez la modernité, mais la modernité est en train de détruire notre propre industrie, elle détruit jusqu’à l’acte de fumer un cigare.

 

AL : Cheché est aussi le seul américain à proprement parler, le seul « native » du drame, les autres étant tous des expatriés cubains. Lui, Chester le continental, le demi-frère en tant que parent et en tant que traître, est l’homme de la modernité, cette Amérique que tous sont venus chercher, tout en continuant de scruter depuis le port les arrivages de lecteurs en provenance de leur Cuba natale. Chester est celui qui ne regarde plus vers l’île, mais vers l’Ouest. Il est le mécanicien, l’homo ex machina,  l’ouvrier co-machinisé du futur, et le futur c’est maintenant, c’est lui.

 

PA : Il ne faut pas oublier donc, que nous sommes en 1929, à la veille d’une grande crise, d’un changement de monde. Le temps de la machine arrive, celui de la lecture s’en va.

Le danger sous nos yeux change de gueule ; plus précisément, il va perdre sa figure humaine. Le lecteur meurt à la fin, et la poursuite de la lecture que fait Palomo aux tous derniers instants de la pièce, alors même que le lecteur était l’amant de sa femme et qu’il le sait, est d’une portée toute symbolique, au deux sens du terme : parce que c’est symbolique, et parce que ce n’est plus, déjà, que symbolique.

Une note, à la toute fin du livre, précise :

« A partir de 1931, les lecteurs disparurent des fabriques ; les ouvriers du cigare n’étaient plus que des Américains sous-payés qui faisaient marcher des machines. Fin d’une tradition. »

 

AL : Des Américains sous-payés. Des Cheché.

 

PA : La modernité, depuis, a vaincu bien d’autres choses, et pas seulement aux Etats-Unis. Néanmoins, je trouve amusant que cette pièce américaine et contemporaine parle à ce point de tabac, et pour l’associer à une manière de civilité et de civilisation, et non point à la maladie, la mort ; et sans doute, que l’on y fume sur scène (je ne vois pas tellement comment on pourrait faire autrement).

 

  AL. : Les Amériques, de haut en bas, sont un fumoir où s’élèvent de fascinantes spirales en guise de rite de passage. Quand les mexicains mâchent ou fument le peyotl, les sioux s’échangent le calumet et les cubains se passent le havane. Compréhension par la combustion. Les volutes du cigare exhortent le fumeur au déchiffrement du monde.

  L’auteur note, c’est dans le texte, c’est une didascalie : « le cigare ne doit jamais être passé directement à celui qui doit le fumer. Il doit y avoir un médiateur pour faciliter la communication avec les dieux. » Ne pas respecter le rituel constitue « une offense ». Or donc, un fumeur va enfreindre la règle, et offenser Juan Julian, le lecteur débarqué de Cuba, vécu comme un intrus. Parce qu’il est un peu plus jeune que les emplisseurs de cigares. Parce qu’on lui prête le pouvoir du comédien. Parce qu’on lui accorde d’éprouver, dans la réalité, la passion qu’il fait vivre à son auditoire, dans la lecture : celle d’Anna et Vronski du roman de Tolstoï. Le non-respect des coutumes sacrées – on ne couche pas avec une femme mariée, on ne passe pas directement un cigare – semble être le coeur de la pièce. Or c’est la raison même du théâtre. Toute la tragédie s’articule autour de cela, le refus d’une règle, l’abandon d’un code, et le châtiment final. Puisque le cigare qu’on tend à Juan Julian, au lieu d’être une marque de respect, devient affirmation d’un mépris, proposition de duel. Et désigne le lecteur comme victime expiatoire. Or c’est encore cela qu’un personnage de tragédie, la tragédie de ces personnages : cet oubli du code, qui les laisse devant la porte de secours, sans pouvoir pénétrer plus avant dans la rédemption.  Ici, le dernier havane créé dans la fabrique porte le nom de l’héroïne russe et romanesque, le titre du livre lu – en hommage à la littérature bien plus qu’à Juan Julian le lecteur, certes, mais reste que ce lecteur y sera, dans la mort, associé pour l’éternité.

 

PA. : Voilà tout ce que Nilo Cruz traite dans sa pièce, finalement de façon très simple. Pour être un peu plus dur, on pourrait trouver facilement le rapport à Tolstoï très insuffisant : une poignée de citations, pas toujours simples à contextualiser, qui paraissent d’une façon ou d’un autre toujours un peu anecdotiques, doivent valoir pour la lecture d’une grande partie de cette énorme roman russe ; et c’est là précisément que, du fait de la dimension romanesque de la pièce, précisément, le roman manque. Il est frustrant de devoir se contenter d’une dizaine de citations et en même temps, il est évident qu’on ne va pas lire l’intégralité en scène d’Anna Karénine. C’est une question de temps et elle ne peut guère être résolue : le temps de la représentation n’est pas le temps de la lecture et il est très difficile de faire entrer le temps de la lecture dans celui de la représentation (alors que l’inverse pose beaucoup moins de problèmes).

 

AL. : En annexe, à la fin de son ouvrage, Cruz resitue les citations empruntées dans le roman originel, page par page. Une invitation à les retrouver dans leur contexte, justement. La question à présent est : peut-on relire Anna Karénine sans penser à Palomo et Juan Julian ?

 

PA : Oui, quand même, je crois. Ce qui n’empêche pas Un cigare dans la bouche de Tolstoï d’être une vraie bonne pièce. Finalement.

 

 

 

Un cigare dans la bouche de Tolstoï, de Nilo Cruz. L’Arche éditeur, 2009. Texte français de Fabrice Melquiot.

 

 

 

 

[1] La pièce a par ailleurs reçu le Pulitzer théâtre 2003 et non pas 2001, comme l’annonce le bouquin. [PA]

[2] J’avais initialement écrit « porcherie » et, plus loin, « porcs » ; mais je me ravise : je suis décidé à choisir toujours l’insulte la plus faible, la plus « basse intensité » non parce que je me « dégonfle », mais parce que cette faiblesse même me semble intéressante, parlant elle aussi de ceux dont je parle : le mot porc est, je ne sais pourquoi, plus fort, et donne l’idée que les gens que je critique ici sont eux-mêmes forts, ce qui est erroné. Ce sont de pauvres gens. [PA]

[3] Quand je vais au théâtre, j’ai de plus en plus le sentiment que les acteurs s’habillent comme chez eux. Avec leurs propres fringues. Au vrai, ce qui me gêne, c’est de constater à quel point nous nous habillons mal. [AL]

 

 

(Les photos de spectacle sont de Ken Howard.)

 

16.11.2009

Une phrase de Malraux...

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J’ai lu quelque chose sur internet qui m’a fait penser à une phrase de Malraux. Et comme je n’ai lu de Malraux que Le Miroir des Limbes (c’est-à-dire les Antimémoires et La corde et les souris), j’ai passé une après-midi à rechercher dans ce bon millier de pages la citation exacte et quand je l’ai finalement retrouvée, j’avais déjà oublié quelle était cette chose internetique qui me l’avait évoquée.

La voici tout de même, tirée de Lazare (1974), le dernier des livres composant ce fabuleux (dans tous les sens, d’ailleurs) Miroir des Limbes :

 

 

Le deuil disparaît, on écarte les enfants du cimetière, mais à la télévision, un jour sans meurtre serait un jour sans pain.

 

 

Evidemment, en écrivant ceci, alors même que je suis résolu à ne livrer ici que ce rapide constat malrucien, la référence oubliée me revient, je retourne lire le billet, et maintenant certain que c’est bien cette lecture-là qui m’avait évoqué Malraux, je peine à comprendre par quels méandres ma soi-disant pensée est passée et plus encore à expliquer quel lien s’est fait entre ce beau billet stalkérien sur Cendrars, Chessex et McCarthy et cette citation-là – en réalité, j’entrevois, mais vous donner ce cheminement de pensée-là me mènerait dans des sortes de fictions auxquelles, faute de temps, et de courage sans doute, je me refuse.

Mais vous trouverez peut-être…

 

Lazare, Malraux.jpg

 

*

 

Un mot encore, pour dire qu’il y a ces temps-ci une sorte de mode à dégueuler Malraux – je ne dis pas critiquer, ce qui serait tout à fait légitime, mais bien dégueuler – que je ne parviens à expliquer que par une sorte de jalousie métaphysique – et stylistique. Yann Moix, par exemple, qui est liftier (1) au Figaro et cinéaste à Radio Nostalgie s’est illustré dans cette mode, et l’on peut lire, dans un quelconque de ses ouvrages, quelques pages d’une bassesse presque infranchissable. Le sympathique Basile de Koch, qui est demoiselle d’honneur dans tout un tas de coteries mondaines, a livré aussi au tout début de Causeur un article assez  répugnant de facilités. Et au-delà, ou en-deçà – comme vous voudrez – de la jalousie métaphysique ou stylistique, il se peut aussi que Malraux, même « menteur », même amplifiant ou exagérant quelques faits, fabriquant en conscience sa légende, ait eu une vie d’homme passionnante, point exempte de bassesses sans doute mais pas dénuée non plus de grandeurs, croisant maintes fois l’Histoire, et que ceci soit insupportable aux amateurs de boîtes de nuit et autres cloportes germanopratins. (Même Houellebecq, pourtant le plus intéressant des romanciers français aujourd’hui, s’est livré, me souffle-t-on à l’instant, je ne sais pas où non plus, a un exercice de ce genre.)

 

(1) C’est un garçon qui travaille dans les ascenseurs, à grands coups de renvois – qu’il écrit.

 

 

 

 

 

*

 

Lien : Sur La Route, de Cormac McCarthy

 

07.11.2009

La Maison de Dieu, un poème

L’incipit, déjà, en italiques comme une didascalie, est un petit chef d’œuvre. Le voici :

 

Le Kilimandjaro est une montagne couverte de neige, haute de 6.021 mètres, et que l’on dit être la plus haute montagne d’Afrique. La cime ouest s’appelle le « Masai Ngàje Ngài », la Maison de Dieu. Tout près de la cime ouest il y a une carcasse gelée et desséchée de léopard. Nul n’a expliqué ce que le léopard allait chercher à cette altitude.

 

Eh bien voilà, les poètes à la ligne déjà peuvent aller se rhabiller.

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25.10.2009

La plus courte nouvelle d'Hemingway

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Trouvé cet après-midi sur le blog de Bartleby Les Yeux Ouverts l’intégralité – six mots – de la plus courte nouvelle d’Hemingway, également sa meilleure selon l’auteur lui-même :

 

 

For sale : baby shoes, never worn.

 

 

 

13.10.2009

Les charmes du roman

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Si le roman domine, en quantité, la production industrielle de chose littéraire, c’est avant tout parce qu’il est la seule forme, le seul genre, qui supporte le mieux d’être lu n’importe comment ; il est aujourd’hui écrit, de façon presque exclusive, pour être lu par des gens qui ne savent pas lire du tout, et qu’on encourage vivement à persévérer dans la médiocrité, à l’approfondir en quelque sorte. Bref, le roman, au sens où il y a rentrée littéraire, est fabriqué par des gens qui, plus ou moins consciemment, et avec une honnêteté intellectuelle inverse à leur niveau de conscience, écrivent mal, et consommé par des gens qui, à n’en pas douter, lisent encore plus mal (cette logique admet en effet, presque en creux, que les lecteurs qui lisent mieux que les écrivains n’écrivent abandonnent vite ce passe-temps idiot en quoi consiste, donc, de lire la production romanesque actuelle) ; il y a là une manière d’harmonie appelant à la surenchère propre à notre époque, et cela est tout à fait charmant.

 

 

05.10.2009

Beigbeder-Polanski (le meilleur choix de la rentrée littéraire journaleuse)

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Je me promène dans une quelconque librairie d’agitateurs de néant industriels. Je passe en revue les différentes épluchures de la rentrée littéraire. Tant de noms inconnus ; quelques noms mieux connus, dont journaux et magazines se repaissent. Je peux flâner là sans risque de dépenser mon argent ; c’est déjà ça.

Je prends un livre au hasard, lit quelques lignes de la quatrième de couverture, le repose. Quand je songe à ce qu’un homme doit aujourd’hui s’abaisser pour publier un livre, je doute franchement de pouvoir trouver en son livre autre chose qu’un simple respect des canons de l’époque ; et rien ne me dégoûte comme ces canons-là. Je peux me tromper, bien sûr ; et même, je le souhaite.

De plus en plus, je me méfie des gens qui lisent ; au point que quand on me dit d’Untel qu’il est un vrai lecteur ou pire, un gros lecteur, j’appréhende. Je trouve que beaucoup de gens réputés lire lisent n’importe quoi ; ce qui d’ailleurs n’importe pas, puisque pour la plupart ils lisent n’importe comment.

Je me trouve n’avoir rien à faire dans cette librairie.

Mais enfin, quelque prévenu que je pense être, le bidonnage médiatique fonctionne, tête de gondole aidant. En fait de tête de gondole, j’ai le VGE dans la main. Je m’en rends compte et je repose l’ordure. Je ne vois aucunement dans l’existence de cet auteur et de cet homme, ni dans la manière spécifique dont il est dépourvu de tout amour-propre, un signe quelconque de décadence. La décadence tient seulement au fait qu’il soit parvenu, étant ce qu’il est, à rendre ridicules autant d’institutions qui étaient, peu de temps auparavant, quoique très critiquables, encore à peu près respectables ; qu’il s’agisse de la République française ou de l’Académie. Même l’Union Européenne, pourtant prête à avaliser ou fabriquer n’importe quelle indigence intellectuelle, semble avoir été quelque peu effrayée à l’idée de se doter d’une constitution à l’eau de rose ; mais il faut dire, à sa décharge, que des peuples s’en étaient mêlés, chose qui paraît tout de même quelque peu archaïque et rétrograde dans une démocratie.

Dix minutes plus tard, je me surprends à avoir lu, complètement fasciné, les quinze premières pages du dernier Beigbeder. Un roman français. Je ne suis guère étonné qu’on puisse écrire aussi mal et ne suis point tenté de voir là non plus un signe particulier de décadence. La décadence tient plutôt au fait que l’on publie de telles insignifiances. Tout chez Beigbeder sent le déni de réalité ; c’est un anti-romancier. Une fatuité imbécile gouverne chaque phrase.

Je feuillette d’autres livres, qui ne me paraissent pas aussi bons dans la médiocrité satisfaite. Car il faut tout de même rendre à ce pauvre Beigbeder ce qui lui revient : il est très en avance dans la bêtise. A tel égard que son titre simple, pour ainsi dire post-sollersien, semble tout désigné à servir d’étalon à ces autres romans qui l’environnent. On pourrait le placarder sur chacun d’eux. Un roman français. Un beigbeder, en somme. 654 (ou je ne sais combien) beigbeders pour cette belle rentrée littéraire – une vraie foire aux bestiaux.

– Tu fais quoi, en ce moment ?

– J’écris un beigbeder.

– Tu crois que tu vas y arriver ?

– Je ne sais pas. C’est dur. D’autant que j’aimerais bien le dépasser.

– Tu es fou. Tu es bien trop ancré dans la réalité. Tu n’es pas assez bête, pas assez nul encore ; mais surtout, tu n’es pas encore assez satisfait de tout cela.

– Oui. J’ai bien conscience que c’est beaucoup de travail. D’ailleurs, je trouve que tu ne me méprises pas assez, pas encore assez.

– Cela viendra peut-être. Continue. Le mépris aussi se mérite.

– Figure-toi que je vais pulvériser tout. Mon personnage, qui se trouve être moi, est victime d’un régime policier terrifiant ; oui, il a traversé un village à 185 km/h au volant de sa BMW, écrasant au passage une grand-mère et deux enfants. Et ces salauds de flics le coffrent ! Ah, ah ! Qu’est-ce que tu dis de ça ?

– Certes, c’est très mauvais. Mais ton personnage est simplement un fou dangereux. Tout le monde prendra parti contre lui. Et puis, ce n’est pas réellement autobiographique, donc ça ne compte pas. Non, la garde-à-vue pour une innocente ligne de coke de notre maître-étalon Soljenitsine-Beigbeder est bien meilleure, crois-moi.  

Je songe au vieux Flaubert. Ce sont ses personnages à présent qui écrivent. Bouvard et Pécuchet. Ils se sont entichés du beigbeder et comme rien n’est plus facile à faire qu’un mauvais beigbeder, ils n’ont pas eu la chance d’y échouer – puisque leurs échecs répétés, dans toutes les autres activités auxquelles ils s’essayaient jadis, étaient en somme un trait d’humanité touchant, propre à rendre sympathiques ces deux pitoyables imbéciles ; et ils se retrouvent là, multipliés à l’infini certes mais quintessenciés en un seul nom, étalés sous mes yeux sous forme de livres dans cette espèce de supermarché à bouquins de merde.

Je regrette amèrement, à l’heure où j’écris ces lignes en écoutant avec joie le Requiem de Mozart, de n’être pas tombé sur le dernier fascicule beigbedesque d’Amélie Nothomb. Je ne doute pas que j’en eusse fait mes délices ; mais passons.

Et puis, tout à coup, Polanski !

Enfin, pas Polanski lui-même ! Polanski arrêté ! Et le chœur des vierges qui démarre aussitôt comme un seul homme (si j’ose dire) !

Il faut dire ce qui est : on ne l’entend guère, Polanski.

Polanski est arrêté en Suisse ! Pour un viol d’enfant, plus de trente ans après les faits ! Et pour avoir fui la Justice de son pays, un atroce régime totalitaire (les Uhéça, si j’ai bien compris) ! Et voilà tout à coup Beigbeder évacué, avec sa minable garde-à-vue pour ligne de coke ! La réalité dépasse l’affliction ! Et l’inverse aussi ! Et voilà tous nos beaux pipolitiques partis en conneries comme jadis en croisades !

Les intellectuels français, Ministre de la Turlute en tête, montent au créneau ! Quoi ? Arrêter un artiste pour un viol ? Qu’est-ce que c’est que cette dictature !

L’exercice passe au-delà du talent de Beigbeder ; le pauvre garçon est dépassé. Polanski a droit a un véritable tsunami médiatique. Il ne s’agit plus de démontrer qu’un artiste arrêté par la police pour consommation de stupéfiants est victime d’un régime policier ; la chose semble immédiatement à la portée du premier imbécile déconnecté de la réalité venu !

  Non, il s’agit à présent de démontrer au monde que l’arrestation d’un artiste de stature internationale pour viol d’enfant et délit de fuite est une monstruosité pure ! La meilleure preuve en est que l’artiste a pu faire ses meilleurs films pendant cette cavale, que sa femme a été assassinée et qu’il fut un survivant du ghetto de Cracovie !

Je veux bien ne pas douter des deux derniers points, et même, soyons con, admettre le premier, ce qui revient à le concéder à la rumeur (je ne suis pas bien certain d’avoir vu un Polanski depuis le très surestimé Rosemary’s baby).

Et là, on se bouscule au portillon ! BHL, Ormesson, Bruckner, Matzneff, Kouchner, Mitterrand Junior ! Et tant d’autres ! Même Milan Kundera, paraît-il, pétitionne ! Il ne manque, Dieu sait pourquoi, que Bertrand Cantat (lui au moins, il aurait pu nous éclairer) !

Matzneff, charmant garçon, dit qu’il faut pratiquer je ne sais quelle « suspension du jugement ». Mais je veux bien, moi.

Qu’on ne se méprenne pas, je ne juge pas Polanski. Je ne suis pas au courant des faits précis, ni de rien, et je n’en présume absolument pas. Ni dans un sens ni dans l’autre.

BHL, avec son aplomb coutumier, dit exactement n’importe quoi sur le droit ; que toutes les sociétés civilisées sont organisées autour de la prescriptibilité des crimes (sauf les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité) ! Et donc que le droit pénal américain est illégal et irrecevable devant BHL ! Et qu’il faut le faire céder !

Et qu’en plus la victime a pardonné ! A grands coups de dollars, mais peu importe ! Et d’ailleurs, que Polanski a toujours nié.

Les pauvres pitres !

Que la Suisse, aplatie déjà, non moins d’ailleurs que la France, devant le démocrate Khadafi, s’aplatisse aussi devant la demande américaine d’arrestation, alors que Polanski visite depuis longtemps ce pays où il possède, si j’ai bien compris, un chalet, je veux bien l’admettre, moi ; et même qu’il y a sans doute là-dedans de vasoullieux arrière-fonds de politique internationale et de secrets bancaires…

Il y a juste que Polanski doit répondre de ses actes (que ce soit du viol d’une enfant ou de sa fuite) selon le droit américain en vigueur et que je ne vois pas pourquoi la Justice américaine, devant la notoriété du bonhomme, s’abstiendrait de l’appliquer ; être acquitté s’il est innocent et condamné s’il ne l’est pas. Cinéaste ou pas ; veuf ou pas ; survivant des atrocités du XX° siècle ou pas.

Mais comment vous dire ? Je me fous de Polanski comme de mon premier beigbeder (que je n’ai toujours pas lu, d’ailleurs). Je comprends même très bien qu’il se soit tiré, Polanski, quand il a vu qu’il risquait cinquante ans de taule. Ce qui est intéressant, c’est la demande partout étalée d’impunité ; et l’incompréhension.

D’ailleurs, cette demande-là aussi, si l’on veut, se tient. Elle se fonde sur une défense du crime. Mais alors il faut défendre le crime, et pas nous bassiner de morale à la con (oh, les gentilles victimes ! oh, les méchants bourreaux !) comme on le voit faire depuis trente ou quarante ans. Mais alors il faut y aller carrément, et dire tout net qu’un artiste reconnu, parce qu’il est artiste et parce qu’il est reconnu, peut faire exactement ce qu’il veut, en toute impunité ! Moi, je trouve que ça peut très bien se tenir !

On peut tout à fait défendre que certaines minorités devraient avoir droit à des privilèges ! On peut tout à fait défendre la féodalité ! Cela s’est déjà vu ! De l’Ancien Régime jusqu’à l’Union Européenne ! Je n’ai rien contre, même. Mais ce n’est pas tellement l’ordinaire dada de ces gens-là, les BHL et consorts ; ils exercent ordinairement leurs privilèges sans avoir même à les défendre.

Il n’y a plus que Beigbeder pour tenir des propos dans ce genre-là (je crois qu’il ne s’en rend pas bien compte, tant la réalité lui est étrangère). Mais son échelle est toute petite. Il a seulement l’air de reprocher à l’Etat de ne pas lui avoir fourni un bon souvenir de ses deux nuits de garde-à-vue (ni whisky ni fauteuil club), le pauvre lapin. Et il ne comprend pas, mais vraiment pas, comment notre beau pays a pu en arriver là ! Alors qu’il n’avait rien fait (quoi ? c’est illégal, la coke ?).

Pour clore ce billet, vraiment parti de traviole, il ne me reste plus à souhaiter que Polanski soit innocent du viol qu’on lui reproche ; qu’il le prouve ; en soit acquitté ; et prenne vingt ans quand même pour avoir fui la justice de son pays !(*)

 

 

 

 

 

 

(*) Comme mon avis n’a aucune espèce d’importance, je me permets de plaisanter jusqu’à la dernière ligne. Quant au sous-titre de ce billet, «  le meilleur choix de la rentrée littéraire », il est seulement expliqué par le fait que je n’ai acheté aucun livre – je m’en suis tellement voulu d’en avoir acheté un l’année dernière.

 

Edit : Sur Polanski, ou plutôt sur les réactions à l'arrestation de Polanski, lire aussi sur Stalker Le bal des dégueulasses.

 

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29.09.2009

Savoir de guerre, de Christophe Van Rossom

 

 

La phrase est là surgie, précise, nette – pensée. Aucune étrangeté formelle, et pourtant la plus grande. Chaque page en contient dix, cent, mille, bibliothèques à ouïr, bruissant dans le silence.

Chaque poème est séparé des autres, et pourtant lié à eux ; de saut en saut, « quantiquement », l’œuvre avance, fort construite malgré l’apparence contraire, au gré de ses parties : elle s’achemine lentement, quoique toujours un peu trop vite, vers cette fin deux fois romaine, sac inclus.

 

 

« Ne cherchons plus à domestiquer les imbéciles. Nous n’en aurons pas le temps. Laissons-les croire que nos forteresses sont accessibles. Ils n’ont pas besoin de nous pour spontanément en gagner les culs-de-basse-fosse tandis que nous sourions au soleil. »

 

 

Le poème est un savoir de guerre, le recueil un butin pris à quelque mauvais ennemi ; non pas un ennemi poétique, vague et flou, ou mythique, mais notre monde. La phrase juste ne se satisfait pas de sonner, si elle ne ramène avec elle des mémoires ensevelis, oubliés. Car d’abord il est question de la vie, aujourd’hui, et de battre, si possible, l’énormité de tout ce qui la veut empêcher.

 

 

« Nous n’avons pas une vie, mais plusieurs, oui.

 

Seuls les imbéciles se contentent de la plus périphérique, de la plus asservie d’entre elles. »

 

 

 A la maxime, à l’aphorisme, fait toutefois contrepoint, mais comme du dedans de lui, ce savoir de guerre que présente ici tel particulier, selon ce qu’il a vécu, et lu, et aimé.

 

« Quand tu avances, la Bibliothèque marche avec toi. »

 

  Ce savoir de guerre est accumulé depuis l’enfance et il vient se ramasser là, en ces quelques pages, avec ses fulgurances, ses goûts, ses choix – rien qui soit indifférent ; il peut être question de Troie, ou bien de Cecilia Bartoli ; d’Ages d’Or divers, numérotés, ou de Gustave Flaubert ; La Fontaine et Gorgias se font face à livre ouvert.

 

Bien sûr, je pourrais dire aussi ce qui, personnellement, dans ce Savoir de guerre m’agace ou me hérisse. Mais cela n’a aucune espèce d’importance. Je me trouve simplement, lecteur, devant un soldat qui raconte sa guerre, un poète ; et sauf à tricher, personne en vérité ne se trouve fondé à lui dire : « Tu te trompes ». Car il ne se trompe pas ; simplement n’avons-nous pas vécu tout à fait la même guerre.

 

 

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Savoir de guerre, Christophe Van Rossom

Ed. William Blake and Co.

20 euros. 

 

 

19.09.2009

Le Musée de la mer, de Marie Darrieussecq

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Qu’on en accuse génériquement la bassesse de l’époque – ou en amateur de sous-catégories épuisantes : l’abrutissement journalistique triomphant, l’art contemporain niaiseux, l’imperium pornographique du cinéma et de l’image en général, ou ce que vous voudrez en fait de tordues épithètes… – le fait est que le roman s’est effondré en anecdotes et le théâtre en scénarios…

Pourquoi, dès lors, perdre son temps à écrire des critiques ?

Mieux vaut faire avec ces prétendus écrivains-là ce que l’école, manifestement, n’a pas fait.

Je ne perdrai donc pas mon temps à vous parler de ce joli scénario – manière de dire que même les bonnes idées de départ (« manger de l’immangeable, coucher avec l’ennemi »), empruntées respectivement, de l’aveu de l’auteur de la rédaction, à Malaparte et Bergman ont été illico bousillées –, Le Musée de la mer, que Marie Darrieussecq a non seulement écrit mais encore publié, mais me contenterai de le noter :

 

Le musée de la mer : 4/20

Rapport qualité/prix : 1/5

 

Et encore, je me trouve laxiste.

Honnête, j’aurais mis 2/20.

Mais j’ai préféré faire jusqu’au bout l’enseignant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On peut également aller voir le brouillon d'article, plutôt positif au demeurant, que j'avais écrit sur Ordet de Kaj Munk (adapté par Marie Darrieussecq.)

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