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Woëvre, 1994

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Malevitch, Paysan sur le terrain

 

 

 

Il marchait plein Nord depuis bien vingt minutes maintenant, face au vent qui lui semblait découper son épais blouson de cuir. Les os de ses doigts lui paraissaient de cristal et le premier choc fortuit sans doute les ferait voler en éclats. Le soleil se couchait sur sa gauche, allongeant démesurément les ombres des rares arbres, marquant d’un noir profond les sillons. Il ne passait vraiment aucune voiture sur cette route dont il avait l’impression qu’elle vallonnerait ainsi à l’infini, ne croisant jamais d’habitations. Un désert.

Il essayait tout de même de profiter du paysage. Il avait toujours aimé ces terres pouilleuses de l’est, vaguement rebondies, labourées à fleur de terre par on ne savait qui, tant on ne croisait jamais personne, sinon parfois quelques vieux qui semblaient stationnés là pour toujours, noueux immobiles à peu près hiératiques accrochés au perron d’une bicoque menaçant ruine, et de toute façon hors d’âge de se livrer à ce travail de terre, mais assurément s’y étant livrés avant, toujours avant. Vous pouviez rouler sur des dizaines de kilomètres de voie romaine sans voir jamais un paysan en exercice, un tracteur, peut-être encore un cheval. Il n’y avait rien à voir ici. C’étaient des paysages qu’on ne faisait désormais plus que traverser, et encore, le plus vite possible, si vraiment on n’avait pas trouvé le moyen de faire autrement que de passer par là. Les arbres, il n’aurait sans doute pas pu dire pourquoi, lui servaient de présence humaine. Celui vers lequel il allait en ce moment, tordu, effeuillé depuis des mois, dans son mélange de brun et de vert, irisant un peu vers l’orangé, lui était une espèce de double, une sorte, se disait-il, d’animal égaré mais planté là aussi. Il n’était pas si vieux peut-être, mais courbé déjà par le vent et lançait un vague bras décharné, coudé vers un coin de ciel comme vers quelque divinité absente dont il devait toujours attendre en vain l’obole.

D’ici quelques minutes le froid entrerait par les pieds et rendrait la marche plus pénible. Il espérait que le prochain village, le prochain hameau habité ne tarderait pas à se laisser voir, là, juste au moment où il parviendrait à ce tertre. Les champs autour avaient des formes rectangulaires ordinaires, quelques fois troués d’un arbre ou d’un bosquet. Selon les cultures leurs couleurs variaient et on eût dit que l’homme travaillant à la surface de la terre la rapiéçait seulement. Un patchwork de travailleur de force. Il fallait une puissance colossale à l’être humain pour ne serait-ce même qu’entailler la terre et ce travail au fond ne lui semblait pas moins mystérieux, peut-être même pas moins mystique, et en tout cas pas moins étonnant que celui de la mer, de l’océan, qui lui semblait se faire sans l’homme, quelque sillage forcément éphémère qu’il tente par ailleurs d’y inscrire. Pour l’enfant de la ville qu’il avait été avant cette guerre, quoique l’idée du ridicule l’empêchât chaque fois de le dire en public, il trouvait ce rapiéçage à la surface de la terre de haute science-fiction – et tout de suite, là, le soleil offrant au gris demeurant gris toutes les couleurs du spectre lumineux semblait justifier pour toujours cette divagation puérile. Il se rappelait son enfance et la capacité qu’il avait à rester longtemps immobile à regarder un paysage, n’importe lequel, non pas parce qu’il le trouvait beau, mais jusqu’à ce qu’il le devienne, jusqu’à ce que sa beauté se révèle, lui parvienne ; et à l’époque, ça n’arrivait pas à tout coup. D’ailleurs, il ne regardait pas les paysages pour finir par les trouver beaux, non, il ne se forçait à rien, mais il était avant toute sensation esthétique consciente comme happé par l’étendue ouverte devant lui, saisi par elle, et arrêté devant.

Il essaya d’allumer une cigarette, tout en se reprochant vaguement de s’arrêter, de perdre du temps à s’arrêter. La flamme de son briquet était faible, le vent la soufflait aisément et il fit plusieurs essais dans différentes positions vaguement ridicules avant de parvenir à ses fins. Il fallait se dépêcher maintenant. Il espérait être parti dans la bonne direction surtout. Il n’avait pas tellement fait attention à la route et quand sa vieille bagnole, d’un coup, avait donné des signes de faiblesses, puis s’était mise à cahoter, il n’aurait pas pu dire où il était, ni à combien de kilomètres se trouvait le dernier patelin qu’il avait traversé. Il avait donc garé la caisse comme il avait pu, sur le bord de la route. Il avait ouvert la boîte à gants pour s’assurer que non, vraiment, il n’avait pas de carte ni d’atlas. Puis il s’était demandé s’il devait rebrousser chemin et partir à pied vers le dernier patelin qu’il avait traversé ou pousser devant vers le prochain ; il avait estimé que, ne se souvenant pas du dernier patelin, et étant incapable d’estimer le temps qu’il lui faudrait pour le joindre, il serait plus amusant de parier que le prochain sur sa route serait plus proche. Et c’est ainsi qu’il était parti à pied droit devant, plein Nord. A présent, bien sûr, il se disait que c’était peut-être une erreur et que tant qu’à ne rien savoir des temps et des distances, en partant vers le Sud il aurait au moins eu le vent dans le dos. De toute façon, il n’allait pas faire demi-tour maintenant. C’était bien son caractère aussi, à ne pas rechigner prendre une décision et de partir vers l’inconnu, ça non, il n’avait pas peur, le problème n’était pas là ; le problème était toujours qu’il n’oubliait jamais qu’il aurait pu partir ailleurs. Et à mesure que les années passaient, sa tête était comme embrouillé de tous les choix qu’il n’avait pas faits et qui eussent faits sa vie tout autre, peut-être meilleure, peut-être pire. Le plus amusant était que la plupart du temps, il ne regrettait pas du tout ses choix, juste il ne pouvait pas s’empêcher tout le temps de penser que tout eût pu être différent.

Il cracha de déception en voyant, presque en haut de la butte qu’elle ne lui avait pas caché un village, un hameau ou juste une habitation occupée. Et de nouveau devant lui sur la route asphaltée rouge une légère descente suivie d’une légère montée, laquelle enfin dévoilerait peut-être quelques baraques habitées. L’idéal eût évidemment été qu’une voiture passât, ou un tracteur. Mais plus long était le temps sans trace d’une présence humaine et donc, plus, logiquement au moins, les chances qu’elle se manifestât vite grandissaient, moins il y croyait. Il se disait qu’il lui faudrait marcher et marcher encore dans le froid, les yeux pleurant, les tempes et la nuque suant, pendant encore deux kilomètres, peut-être cinq, peut-être dix. Et le disque solaire commençait de fort rosir à sa gauche. La nuit venait, la nuit terrible, la nuit d’avant l’électricité.

 

 

 

 

 


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