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Le couple du moderne (dialogue du Sphinx et de la Chimère)

 

 

 

 

 

 

LE SPHINX, est immobile et regarde la chimère. – Ici, Chimère, arrête-toi !

 

LA CHIMERE. – Non, jamais !

 

LE SPHINX. – Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n’aboie pas si fort !

 

LA CHIMERE. – Ne m’appelle plus, ne m’appelle plus, puisque tu restes toujours muet !

 

LE SPHINX. – Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements dans mon oreille ; tu ne fondras pas mon granit !

 

LA CHIMERE. – Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible !

 

LE SPHINX. – Pour demeurer avec moi, tu es trop folle !

 

LA CHIMERE. – Pour me suivre, tu es trop lourd !

 

LE SPHINX. – Où vas-tu donc, que tu cours si vite ?

 

LA CHIMERE. – Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m’accroche par la gueule au pan des nuées ; avec ma queue traînante, je raye les plages, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, je te trouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.

 

LE SPHINX. – C’est que je garde mon secret ! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s’envole, les cités s’écroulent ; – et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon inaccessible.

 

LA CHIMERE. – Moi, je suis légère et joyeuse ! Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je leur verse à l’âme les éternelles démences, projets de bonheur, plans d’avenir, rêves de gloire, et les serments d’amour et les résolutions vertueuses.

Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J’ai ciselé avec mes pattes les merveilles des architectures. C’est moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d’un mur d’orichalque les quais de l’Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. Si j’aperçois quelque part un homme dont l’esprit repose dans la sagesse, je tombe dessus, et je l’étrangle.

 

LE SPHINX. – Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.

Les plus forts, pour gravir jusqu’à mon front royal, montent aux stries de mes bandelettes comme sur les marches d’un escalier. La lassitude les prend, et ils tombent d’eux-mêmes à la renverse.

 

Antoine commence à trembler.

Il n’est plus devant sa cabane, mais dans le désert, – ayant à ses côtés ces deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleure l’épaule.

 

LE SPHINX. – O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse !

 

LA CHIMERE. – O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux ! Comme une hyène en chaleur je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.

Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos !

 

LE SPHINX. – Mes pieds, depuis qu’ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je n’ai plus rien à dire.

 

LA CHIMERE. – Tu mens, sphinx hypocrite ! D’où vient toujours que tu m’appelles et me renies ?

 

LE SPHINX. – C’est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne !

 

LA CHIMERE. – Est-ce ma faute ? Comment ? laisse-moi !

 

Elle aboie.

 

LE SPHINX. – Tu remues, tu m’échappes !

 

Il grogne.

 

LA CHIMERE. – Essayons ! – Tu m’écrases !

 

LE SPHINX. – Non ! impossible !

 

 

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Une des dernières visions d’Antoine, vers la fin de la Tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert.

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